vendredi 1 décembre 2017

lundi 27 novembre 2017

Il y a 25 ans... Dominique Bagouet (+ Laurence Louppe : Puissance du désir)

Dominique Bagouet, Photo DR



Bonjour,

le 9 décembre, ce sera le 25ème anniversaire de la mort de Dominique Bagouet [à 41 ans, en 1992, du Sida]. 

Vous l’avez connu, vous l’avez cotoyé, vous l’avez accueilli, vous l’avez photographié ou filmé, vous avez écrit sur ses spectacles, vous avez dansé ses oeuvres, vous avez pris des cours avec ses danseurs, bref, vous avez des souvenirs.

Nous vous proposons de faire un signe, un geste, écrire, raconter, dessiner, filmer, danser, à votre guise, le 9 décembre ou un autre jour.

Publiez sur vos sites, partagez sur vos réseaux sociaux préférés, faites-nous en part aussi et nous mettrons tout cela en ligne sur le blog des Carnets Bagouet.

Vous trouverez ci-joint un dossier qui cite deux textes sur le chorégraphe et sur l’association créée après sa disparition et qui dresse aussi la liste de tous les artistes qui contribuent depuis 25 ans à la transmission de la danse de Dominique Bagouet.

Je suis à votre disposition pour toute information.

Très cordialement

Anne Abeille


Laurence Louppe : 
Puissance du désir 
Paru dans Nouvelles de danse, n°16, 
éditions Contredanse, Bruxelles, mai 1993

La compagnie Bagouet, pour qui l'a connue à ses débuts, c'était un groupe explosif d'individualités fortes, d'êtres agglutinés dans des expériences imprévisibles (et remarquables). Et puis sont venus Déserts d'amour [à voir ICI], nouvelle étape de la brisure. Sortie de l'histoire, sortie d'un certain état de cohérence? Brisure aussi de l'espace fragmenté entre les corps distants, lâchant le mouvement par le bout des doigts. Multiplication des signaux anachroniques, qui dévient le sens. Mais demeurent, (comme suspendus à l'invisible), les rencontres des regards, les partages d'émotion. A la même époque, ou presque, Mes amis [ICI], chorégraphie pour acteur seul, ouvre le chemin vers la voix, comme autre facette d'être. Le texte est celui d'un solitaire des années 30, Emmanuel Bove, dont les processus d'une grande modernité sont moins directement repérables que ceux du "Nouveau roman". Bagouet s'attachera à cette écriture, ténue, défaite comme la cendre d'une narration qui ne peut se refermer sur la constatation factuelle des objets de l'existence. Alors conjointement peut naître, comme sur un sillon parallèle, un nouvel état du texte, une circulation mobile d'affects, une sémantique de l'émoi qui n'aurait plus besoin de se raccrocher au signe, mais qui naîtrait à même le corps des danseurs, entre eux, comme une flamme fugitive. Ce sera le miracle de Meublé sommairement [ICI]. Dansé au coeur d'un dire, celui de Nelly Borgeaud, enchevêtré à sa présence, à son souffle ; le corps des danseurs révélant peu à peu des états étrangers à toute narration.

Je n'ai jamais rencontré Bagouet, homme de grande culture, qu'entre deux expositions, ou entre deux livres. Cette fois-là, il sortait de la "Leçon des Ténèbres", exposition signée Boltanski à la Salpêtrière. Bouleversement. Intention immédiate, folle, irrépressible de travailler avec Boltanski. De cette visite au sanctuaire des enfances défuntes, des mémoires perdues de l'identité, il sortira un autre conflit, non moins sublime, entre le nocturne et la lumière, entre le corps réel et la fiction intérieure d'un "personnage". Surtout entre l'intimité du danseur et la dimension monumentale d'un écrin scénographique, où chaque "histoire" se disait et se perdait au bord de sa propre magie.

Dans Le Saut de l'ange (et sa belle version filmique signée Charles Picq et surnommée Dix anges [ICI]) tout se fait rebond et couleur, même la mélancolie. C'est que le travail du groupe, tout en allant vers une complexité maximale, se concentre avant tout sur l'attention à donner aux relations et aux êtres. On a trop assimilé l'art de Bagouet à je ne sais quelle image anémiée (et plutôt bien pensante) d'une esthétique de bon goût. N'a-t-on pas vu que du Crawl de Lucien [ICIaux Petites Pièces de Berlin [ICIéclate son amour des corps, son amour de l'amour? Combien cet art est vivant, sensuel, combien il joue, sans pour autant bien sûr les "raconter", avec la délicate texture des passions? Et jusque dans les costumes de Dominique Fabrègue, dans le contour galbé par l'étoffe, l'épiderme frémit, à distance, à travers tout un arc d'émotions à intensités égales d'une pièce à l'autre.

L'art de Dominique Bagouet est pour moi un art d'ardeur et d'audace. Il disait, à propos de So Schnell "je veux faire la part de ma force" [ICI]. Cette force, celle qui lui permettait de collaborer sans complexe avec Boltanski, ou Trisha Brown, cette exigence intérieure qui le poussait toujours à l'extrême, dans la plus grande tranquillité apparente, cette force jaillit dans So Schnell comme un défi. Pièce testament, certainement pièce du crépuscule, du retour aux sources, de cette "cartographie intérieure" dont il parlait souvent, de ces trajets ineffaçables qui sont nos traces dans le monde, et dont la chorégraphie témoigne, comme d'un parcours que la mort ne recouvrira jamais. Bagouet ne croyait pas à l'éphémère, même s'il n'a cessé de se tenir aux franges fugitives de l'instant. "La danse s'achèvera forcément" disait-il "mais l'espace aura été rempli de forces" les forces, comme poussées élémentaires emportent les danseurs dans les bondissements de So Schnell. Il y a des temps d'arrêt, et même des temps d'allégorie. Il y a le texte de la Cantate précieux et funèbre comme le tableau baroque d'une "vanité", il y a le ressac métallique des machines de la bonneterie familiale entendues dans l'enfance. Il y a le récit d'une vie, une autobiographie (qu'il avait déjà amorcée ailleurs). Une sorte de confessions, de mémoires pour les Temps présents que le projet de Noces d'or, en collaboration avec Jean Rouaud devait creuser et amplifier. Mais la magie de So Schnell est dans sa matière, flamboyante et ruisselante, dans l'art des danseurs à y sertir leur propre univers sensible, à y inventer des trajectoires inconnues.

Car l'oeuvre de Bagouet, ce n'est pas seulement une série de pièces, dont certaines, certes, sont des joyaux de la chorégraphie contemporaine. L'oeuvre de Bagouet, c'est d'abord ce réseau vivant d'états partagés, de rencontre avec les sensibilités et les imaginaires qu'il n'a cessé d'entretenir avec les danseurs lui-même. Aujourd'hui la compagnie Bagouet continue le travail ; le timonier est parti sur de meilleurs rivages, mais la voile est levée, et le souffle est là, toujours. La compagnie Bagouet c'est un corps partagé, un corps sensible, non seulement dépositaire du répertoire et du style (inimitable), mais de l'exigence, de la recherche, du désir de faire et de transmettre. Il est du devoir de la communauté culturelle que cette équipe exceptionnelle et dans son art et son potentiel, et dans son investissement, puisse développer les projets de Bagouet : aller toujours plus loin dans la conscience et l'échange, former le danseur, lui donner une indispensable autonomie au sein même de l'inspiration artistique....

Au moment où j'écris ces lignes, c'est le Printemps, c'est Pâques ; et pourtant les forces de la régression de plus en plus violentes s'attaquent à cette danse contemporaine qui fait partie de la grande histoire de l'art du XXe siècle, qui est mandataire de ses enjeux les plus profonds. Plus que jamais nous avons besoin de la présence de Dominique Bagouet. "Reste avec nous, car voici que le jour décline et que les ténèbres se répandent". (Luc 24-36) 

Laurence Louppe

nb : les citations de Dominique Bagouet ont été prises en notes lors d'une conversation en juillet 1992.