| Tiran Willemse dans Untitled (Nostalgia, Act 3), Photo Ben Zurbriggen |
Découverte lors des Swiss Dance Days 2026 à Berne,
la pièce confirme le talent du chorégraphe
Le solo que signe et interprète Tiran Willemse, Untitled (Nostalgia, Act 3), est une surprise. Le danseur et chorégraphe sud-africain installé à Zurich (Suisse), qui se définit comme « artiste conceptuel noir et chorégraphe » (« black conceptual artist and choreographer » en version originale), souhaite fusionner les danses qu’il a traversées, Giselle, le Kuduro et l’Alanta.
Giselle, ou les Wilis - Ballet fantastique en deux actes, est un ballet classique du XIX° siècle encore dansé aujourd’hui. Créé en 1841 à l’Académie royale de Musique – ancêtre de l’Opéra de Paris –, chorégraphies de Jules Perrot et Jean Coralli sur un livret de Théophile Gautier et Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et une musique d‘Adolphe Adam. C’est la dimension de drame psychologique qui intéresse le créateur, où Giselle sombre dans la folie. Le Kuduro est un style de danse angolais apparu dans les années 90, surnommé « la danse de la folie ». L’Alanta est une danse nigérienne.
On est saisi par cette plongée impressionnante et courageuse en eaux profondes, celle des abysses, dans une démarche personnelle, historique, pulsionnelle et intellectuelle aussi. Pulsionnelle au sens où la danseur semble hanté par son histoire entre Afrique et Europe, danse savante et danse populaire, danses noires et danses blanches, dominés et dominants, et semble submergé par ces milliers de gestes, ces torrents de gestes, qu’il ressuscite littéralement dans un trop plein dont il semble ne plus trop savoir que faire. D’où la question : Mais qui suis-je ?
À l’inverse, il souhaite se ressaisir, dans une démarche intellectuelle de mise à distance, qui souhaite déconstruire la danse classique, écartant toute psychologie, pour un mouvement pur débarrassé de tout pathos. Déconstruire n'est pas détruire, mais aimer, observer, accepter certaines choses et refuser d'autres, puis reconstruire différemment. On songe, par exemple à Balanchine, ou William Forsythe, ce dernier déclarant en 1998 : « Le vocabulaire [classique] n’est pas, ne sera jamais vieux : c’est l’écriture qui date. »
| Tiran Willemse dans Untitled (Nostalgia, Act 3), Photo Ben Zurbriggen |
On connaît la déconstruction des danses populaires par la danse contemporaine. Ainsi l'Espagnol Israel Galván, fou de flamenco ; l'Italien Alessandro Sciarroni avec FOLK-S will you still love me tomorrow ? qui explore le Schuhplattler, une danse typique de Haute-Bavière dans le sud de l'Allemagne dont la capitale est Munich, et du Tyrol à l'ouest de l'Autriche, dont le nom (battre la chaussure) vient du fait qu’elle consiste, littéralement, à taper ses chaussures et ses jambes avec ses mains de façon rythmique ; l'Autrichien Simon Mayer avec son solo SunBengSitting, « une pièce à cheval entre le yodel [une technique de chant], la danse folklorique et la danse contemporaine », et son trio Sons of Sissy, avec les danses et les chants de son village natal du nord du pays. La Française Dalila Belaza a travaillé avec le collectif Lous Castelous de Senergues. C'est une association fondée en 1982, qui vise à « sauvegarder et maintenir les traditions locales, notamment les danses et les chants ». Elle est basée dans le village de Senergues, 421 habitants selon le recensement de 2018 (le pic a été atteint en 1881 avec 1671 administré-e-s), dans le département de l'Aveyron, à 30 km au nord de Rodez. Lous Castelous signifie en occitan "Les Châtelains". Toutes ces œuvres sont excellentes. On peut aussi faire état du remarquable Dialogue avec Shams, du Français Mathieu Hocquemiller, avec une derviche tourneur qui vit en France, d'origine iranienne.
Quand Tiran Willemse vient saluer, on se demande ce qu’il se passe vraiment. On connaît ce rituel qui n’étonne plus trop. Ici, dans la rencontre entre le performer et le public, ne s’agit-il pas plutôt de rejouer la rencontre entre les Indiens d’Amérique qui accueillirent les Espagnols qui viennent de débarquer, avec déférence. Christophe Colomb écrit ainsi : « ils nous firent tant d'amitié que c'était merveille ». La rencontre entre deux peuples qui va très mal finir pour le premier.
Par ailleurs, comment peut se clore une telle proposition ? Après un tel voyage, comment revenir parmi nous ? Comme le retour dans l’atmosphère d’un engin spatial. On songe ainsi à la salle de spectacle, très large, plus large que profonde, immense, boîte noire absolument vide, dans son abstraction sidérante, éclairée comme dans un film de science-fiction.
Quoiqu’il en soit, les historiens et les psychanalystes savent que le passé n'est pas nécessairement passé, sinon dépassé, et qu’il continue de travailler plus ou moins souterrainement. Bref, il célèbre la vie, dans une intensité rare.
Fabien Rivière
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Concept, direction artistique et interprétation Tiran Willemse
Dramaturgie Andros Zins-Browne
Musique Tobias Koch
Conseil chorégraphique Laurent Chétouane
Conception lumière Fudetani Ryoya
Production Kelly Tuke, Paelden Tamnyen
Coproduction Gessnerallee Zürich, Arsenic – Contemporary Performing Arts Center, Lausanne
Soutien Stadt Zürich Kultur, Fachstelle Kultur Kanton Zürich, Pro Helvetia, Schweizerische Interpretenstiftung SIS, Migros-Kulturprozent
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