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mardi 9 juin 2026

Le triomphe de Jeremy Nedd et Jolie Ngemi à l'Atelier de Paris

Jeremy Nedd, Arsenic - Centre d'art scénique contemporain, Lausanne, Suisse,
Capture d'écran Espaces Magnétiques

Le premier passage de la Manufacture - Haute école des arts de la scène, basée à Lausanne (Suisse), à l'Atelier de Paris à la Cartoucherie en juin 2023 nous avait laissé perplexe (notre article : Danse - La croisière "La Manufacture" s'amuse ?). Pas les interprètes, mais les propositions des deux chorégraphes. L'établissement d'enseignement présentait son « Spectacle de sortie » de son Bachelor en Contemporary Dance, qui se déroule sur trois ans. 

Pour son retour, on est revenu d'abord pour Jeremy Nedd, qui nous a passionné en février dernier avec sa compagnie, à Berne lors des Swiss Dance Days (notre article : La douceur de Jeremy Nedd (« from rock to rock... aka how magnolia was taken for granite »)). Que pouvait donner une création avec des jeunes gens sans doute moins expérimentés ? Le résultat est un pur bonheur. Nous étions de nouveau assis au premier rang, qui nous avait  paru une excellente position pour saisir la puissance sensible du travail.

 Faded future / future faded : A loop of social folk dance rituals, de Jeremy Nedd,
Photo Gregory Batardon

Jeremy Nedd est né à Brooklyn à New York et vit à Bâle en Suisse. Quand il énonce le titre de la pièce, Faded future / future faded : A loop of social folk dance rituals, en français Un avenir fané / un avenir qui s'estompe : une boucle de rituels de danse folklorique sociale, il affiche un large sourire malicieux. C'est que le titre n'est ni tragique ni dépressif. Le point de départ est une exploration des boucles, aussi bien musicales que physiques. La musique d'abord, électronique, exceptionnelle, une pulsation puissante plutôt binaire (le sol ?) sur laquelle sont ajoutées des nappes de sons plus mobiles et "légers" (l'air ?). La danse s'installe confortablement dans cet espace comme dans un ample loft. Elle n'est pas écrasée et ne cherche pas à entrer en concurrence avec le son. L'espace, vide, un sol d'un blanc immaculé, comme cadré sinon cerné par les trois murs noirs mis à nus du Théâtre de l'Aquarium. 

Le chorégraphe signe aussi la musique. Il explique d'ailleurs qu'il s'inspire « du compositeur américain d’avant-garde William Basinski [67 ans, basé à Los Angeles] et de son œuvre The Disintegration Loops (une série de quatre albums composés d’enregistrements de boucles de bande magnétique jouées sur de longues durées, captant l’augmentation progressive du bruit et des craquements à mesure que la bande se détériore [à écouter ICI]), et enfin de ma propre histoire en tant que DJ. »

Faded future / future faded : A loop of social folk dance rituals, de Jeremy Nedd,
Photo Gregory Batardon

Il y a du physicien chez Nedd, dans cette façon de mêler et travailler simultanément matière et pensée. On aime cette note, sérieuse et barrée, répétitive et évolutive, simple et complexe, concrète et poétique : 
Répétitions... Réitérations... Reconstitutions... Retours en arrière... Retours... Reprises... Répétitions... Revenus... Ressources... Ruptures... Vengeances... Réitérations... Répliques... Répétitions... Réitérations... Reconstitutions... Retours en arrière... Retours... Reprises... Répétitions... Revenus... Ressources... Ruptures... Vengeances... Réitérations... Répliques... 
Qu'on ne s'y trompe pas, la proposition est d'abord sensuelle, comme un flot d'amour, qui s'articule à une conscience aigüe du tragique. Il s'agit d'humains en mouvement dans l'espace et de structures ou de masses en reconfigurations incessantes. 

Make The Curtain Burn, photo Gregory Batardon

Jolie Ngemi présentait Make The Curtain Burn, en français Fais brûler le rideau. C'est une proposition solide, d'une énergie folle, emplie de vie et d'espoir. La chorégraphe en parle de façon très juste : 
Un groupe de créatures singulières se retrouve dans un club pour une dernière danse.
Leur frénésie relève d’un chaos ordonné, si puissant qu’il inonde le dancefloor et se déverse sur quiconque se tient sur son chemin.
Ces âmes brûlantes et tremblantes se meuvent entre elleux.
La chaleur, la fumée et le souffle saccadé, elleux célèbrent parce-que depuis le début, on l’a senti, on le sait, ce qui alimente notre unisson, c’est notre unicité.
Tous sont réunis pour une dernière fois au milieu du brasier de nos cœurs battant, crépitant, rugissant de joie.
Une fois de plus, les créatures se réunissent pour faire la fête. Le feu, les substances et la sueur nous porteront à travers cette nuit. Mais quoi que la nuit nous réserve, nous continuerons à danser, et donc à vivre. Nous continuerons à brûler ce rideau qui sont tout ces jugements, ces calamités et ces interdictions illimitées.
Qui pense qu'une chorégraphie avec une école (des pré-professionnel-le-s, faut-il le rappeler) est forcément moins pertinente que celle avec une compagnie de professionnel-le-s ? Deux chorégraphes inconnus, un public conquis et qui, debout, applaudit et exulte. On appelle cela un triomphe. Mérité.  
Fabien Rivière

Faded future / future faded : A loop of social folk dance rituals, de Jeremy Nedd et Make The Curtain Burn, de Jolie Ngemi, Théâtre de l'Aquarium, June Events (20° édition), Cartoucherie, Paris, vu le 5 juin. En savoir + 

TOURNÉE 
Arsenic, Lausanne
Je 28 - Di 31 mai 2026  En savoir +

Atelier de Paris CDCN / Festival JUNE EVENTS, Paris
Ve 05 juin 2026   

Pavillon ADC, Genève
Me 10 & Je 11 juin 2026  En savoir +

Charleroi Danse, Bruxelles
Ve 19 & Sa 20 juin 2026  En savoir +

Tanzhaus, Zurich
Me 01 & Je 02 juillet 2026  En savoir +
CRÉATIONS
Chorégraphes  Jolie Ngemi, Jeremy Nedd

Avec les étudiant·e·s de la promotion H du Bachelor en Contemporary Dance : 
Lee-Ann Aerni, Irina Badilita, 
Kim Bigler, Arlet Capella Margarit, 
Kalil Joigny, Hannah Marmoiton, 
Gabriel Meylan, Ambre Michel-Picque, 
Lily N'Diaye, Léna Piazza, Lorianne Singy

Assistante tournée  Krisztina Abrànyi

Direction Technique  Nicolas Berseth

Régie général et son  Ian Lecoultre

Régie Lumière  Clovis Marchon

— Make The Curtain Burn

Création Son  Ian Lecoultre, Lorianne Singy

Création Lumière  Clovis Marchon

— Faded future / future faded : A loop of social folk dance rituals

Création Son  Jeremy Nedd

Création Lumière  Clovis Marchon

Production  La Manufacture - Haute école des arts de la scène, Lausanne

dimanche 1 mars 2026

La douceur de Jeremy Nedd (« from rock to rock... aka how magnolia was taken for granite »)

Jeremy Nedd, Photo DR

La pièce que l'on découvre lors des Swiss Dance Days 2026 à Berne (Suisse) se nomme from rock to rock... aka how magnolia was taken for granite, que l'on peut proposer de traduire en français par de rocher en rocher... également connu sous le nom de comment magnolia a été prise pour du granit. Elle est signée par Jeremy Nedd, né à Brooklyn à New York et installé à Bâle (Suisse). La scène est vaste, vide, d'un blanc immaculé. Une immense fresque, au fond à droite, représente un dessin en noir et blanc d'une zone située en très haute altitude, avec ses rochers, ses glaciers, recouverts d'un épais manteau de neige, et sans présence humaine visible, et d'ailleurs, y a-t-il encore, y a-t-il jamais eu de présence humaine ? Mais ce qui retient l'attention, d'autant plus que l'on est assis au premier rang au centre, c'est, si l'on ose l'écrire, la texture de l'air, sa douceur, comme si il ne fallait absolument pas blesser l'espace, ni les humains d'ailleurs. 

Devant la fresque, assis à même le sol, cinq personnes, qui semblent se reposer, avant de repartir pour une longue marche. Ils se regroupent, dans un immense hug. Puis se lèvent, morphologies très diverses, ce qui est très rare en danse contemporaine, et entament une danse debout très épurée, où ce sont les bras qui bougent surtout, dans des mouvements mesurés et assez doux, répétitifs. Les paumes des mains caressent l'air. Les interprètes portent tous de la tête au pied un jogging monocolore, gris clair, bleu foncé ou bleu plus clair, capuche sur la tête, très concentrés. 

Jeremy Nedd, from rock to rock... aka how magnolia was taken for granite,
Capture d'écran Espaces Magnétiques  

Cette danse se nomme The Milly Rock, inventée par le rappeur afro-états-unien 2 Milly. À l'origine, « Milly Rock » est une chanson de cet artiste, publiée initialement sur YouTube le 31 août 2014, et devenue virale pour sa musique et sa gestuelle (à voir ICI). En 2018, 2 Milly a d'ailleurs porté plainte contre Epic Games après que le studio a intégré sa danse à son jeu vidéo Fortnite sans son autorisation. Il a par la suite retiré sa plainte. 

Les images originales montrent de jeunes hommes noirs, pas de femmes, en survêtements sombres avec bandes blanches et Tee-shirts, visiblement en été, dans la rue, à Brooklyn (New York), l'un montrant une liasse de billets. Extraits des paroles : « Les négros savent ce que c'est, mec / (...) Je milly-rock dans tous les blocs / (...) Je milly-rock depuis 12 jours (quoi) / Non, on ne se bat pas, jamais, mec (non) / On milly-rock juste quand on est très déterminé (c'est parti) » (« Niggas know what it is, man / (...)  I milly-rock on any block / (...) I've been milly-rocking for 12 days (what) / Nah, we don't battle, I never, man (nah) /  We just milly-rock, when we're hella bent (let's get it  »)

Jeremy Nedd reprend et déplace des éléments de la vidéo à la scène : hommes et femmes, diversités des corps, pas de frontalité explicite, pas de billets de banque, et beaucoup de douceur. La vidéo est proche d'un documentaire, dans un contexte de pauvreté et de répression états-unienne, qui défend cependant un espoir de non-violence, comme quand la danse hip-hop est apparue le siècle précédent. La scène réinvente un monde. Officiellement, « Ses spectacles se concentrent sur les processus de dissection, démystification et recontextualisation de contenus dans le but de questionner les définitions de validité et de contemporanéité. » Pour notre part, nous y voyons plutôt la volonté de construire ou de rêver un espace démocratique sans violence aucune, notamment sans machisme. L'exigence pratique d'un vivre ensemble non-violent est rarement donné à voir. 

La deuxième séquence sera plus sombre, comme un contrepoint à la première, sans que l'on comprenne la démarche. La troisième revient à la lumière de la première. Les interprètes sont en joggings blancs immaculés, dans une danse qui fait penser à du William Forsythe, dans sa tonicité et son moelleux. La scène finale réinstalle la pénombre, et défend un vaste foutoir de nature théâtrale mais sans paroles, qui peut laisser perplexe. Bref, Jeremy Nedd nous semble plus convaincant dans la lumière (la danse) que dans la pénombre (la théâtralité). Mais quoiqu'il en soit, la proposition est une surprenante découverte, réjouissante, solide et difficile à oublier. 
Fabien Rivière
NOS ARTICLES : 


Concept/Chorégraphie Jeremy Nedd
    Performance Brandy Butler, Nasheeka Nedsreal, Zen Jefferson, Jaime Lee Rodney
Direction téchnique & lumières Sebastian Sommer
    Scénographie Laura Knüsel, Jeremy Nedd
Design audio Fabrizio Di Salvo, Rej Deproc, Xzavier Stone
    Dramaturgie Anta Helena Recke
Assistanat chorégraphique Kihako Narisawa
    Diffusion ART HAPPENS
Production Caroline Froelich (Moin Moin Productions)
    Coproduction Kaserne Basel, De Singel, Festival DDD Porto, Gessnerallee Zürich, Les Halles de Schaerbeek
Soutien Fachausschuss Tanz & Theater BS/BL, Ernst Göhner Stiftung, Jacqueline Spengler Stiftung