samedi 5 avril 2014

Bonzes en folie (Lemi Ponifasio, The CRIMSON HOUSE)

Le Théâtre de la Ville - Paris invite pour la troisième fois Lemi Ponifasio, né dans les Samoa, état indépendant de Polynésie, dans le sud de l'océan Pacifique, à 4.000 km à l'est de l'Australie, et un peu moins de 3.000 km au nord est d'Auckland, en Nouvelle-Zélande, où il réside dorénavant.  À droite, drapeau des Samoa  

Après Tempest : Without a Body en janvier 2010 et Birds With Skymirrors en novembre 2011, voici The CRIMSON HOUSE. Selon le programme la première proposition « est une pièce sur l’escalade des pouvoirs d’état et des détentions illégales dans le monde après le 9 septembre 2001 », la seconde « est un appel pressant à l’humanité dans sa relation à la planète à une époque de changement climatique », et la troisième « questionne l’obsession de la surveillance qui s’institue aujourd’hui comme forme de gouvernance planétaire. »

Lemi Ponifasio serait donc un penseur. La preuve, il « a fondé MAU en 1995, le nom désignant à la fois son travail et une plate-forme de réflexion critique réunissant des artistes, des universitaires, des militants, des intellectuels et des chefs de communauté. MAU signifie à la fois une affirmation ou une attestation solennelle de la vérité d’un sujet et « révolution », dans le sens d’un effort de transformation. En tant que grand chef samoan, Lemi Ponifasio porte le titre de Sala et compte parmi les sommités intellectuelles et spirituelles des Samoa. »

Le Théâtre de la Ville range le spectacle dans la catégorie « danse », mais il est possible d'y voir plutôt un théâtre d'images, au sens où chaque production est constituée de quelques longues scènes interminables. Le corps (de l'interprète) est une masse debout, ce qui limite considérablement la motricité, ne permettant à la tête que de dodeliner, et, surtout, aux bras de s'agiter frénétiquement en tous sens dans un langage incompréhensible. Le plateau est pour l'essentiel vide, les effets puissants étant délégués aux lumières et, surtout, au son, très (trop ?) fort (on distribuait des bouchons de protection pour les oreilles de couleur orange). Dans The CRIMSON HOUSE l'identité des personnages demeure mystérieuse : quatre simili bonzes de noir vétus, un homme en costard cravate absolument noir, un costaud torse nu avec une paire d'ailettes dans le dos (un ange ?), et une femme blonde carénée et ultra pulpeuse,  mais qui... retire sa perruque, et ressemble alors plutôt à un cyborg.  

Le Prisonnier (et ci-dessous à droite)


On ne retient rien du propos. Demeure cependant le sentiment durable d'avoir assisté à un épisode de l'historique feuilleton britannique des années 60 Le Prisonnier, qui se déroulait dans une île, et sa fameuse réplique « Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ». Transposé aujourd'hui. Lemi Ponifasio venant d'une île, on ne peut s'empêcher de percevoir cette dernière comme une prison mentale en plein air, adossée à une perception d'une nature immuable et d'un temps infini (ou plénitude; l'enfer en quelque sorte). Corps-prison et île-prison. Serait-ce un auto-portrait de l'artiste ? On se dit que Ponifasio, plutôt que nous imposer des spectacles grandiloquents (et creux ?), devrait mentaliser beaucoup moins, et ne pas s'interdire de mener une vaste investigation sensible en direction d'un inconnu : le corps.       
Fabien Rivière

Lemi Ponifasio, The CRIMSON HOUSE, Théâtre de  la Ville (Paris),  du 1er au 6 mars 2014. Site 

Lemi Ponifasio présentera une création, I am, du vendredi 18 au mercredi 23 juillet 2014, dans la Cour d'honneur du Palais des Papes, consacrée à l'engagement des peuples du Pacifique dans la guerre de 14-18, « ces gens de Nouvelle-Zélande, d'Australie, des petites îles qui sont partis combattre pour des pays qu'ils ne connaissaient même pas, pour la gloire de l'empire britannique ou de l'empire français ». www.festival-avignon.com 

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