mardi 2 février 2016

Le Ballet de Lorraine se plie en six à Chaillot

Que penser des deux programmes distincts du Centre Chorégraphique National - Ballet de Lorraine (ou CCN - Ballet de Lorraine), présentés au Théâtre national de Chaillot chacun trois jours la première quinzaine de janvier ?

Sans doute pas grand-chose. 

PREMIER PROGRAMME

 Relâche, Photo Laurent Philippe.

La première semaine  trois pièces se sont succédées : de Petter Jacobsson & Thomas Caley, — les deux responsables du Ballet de Lorraine, — Noé Soulier et Merce Cunningham : deux anciens, un petit jeune et un génie disparu. Le duo remontait le fort bon Relâche (1924, 41 minutes) de Francis Picabia (conception), Erik Satie (musique), Jean Börlin (chorégraphie) et René Clair pour un film en noir et blanc succulent. Mais était-il pertinent de truffer la salle de faux mécontents huants le film au nom de la reconstitution historique ? 

Corps de Ballet (2014, 26 mn.) de Noé Soulier développe une idée simple : un ballet avec des pas de danse classique (pour l’essentiel), sans continuités, comme découpés. Les danseurs sont ainsi installés un peu partout dans l’espace, comme jetés en vrac, et exécutent les mouvements. D'où le sentiment d’un parfait foutoir. 

L'idée se développe si l’on veut, mais ne tient pas vraiment la route. C'est qu'une idée (ou, au mieux, un processus) n'a pas suffisamment de consistance pour constituer un projet, sinon une pensée (entendue au sens large du mélange entre le sensible et l’intellect).  

Sounddance, de Merce Cunningham, Photo Laurent Philippe.

Quant à Sounddance (1975, 17 mn.), de Merce Cunningham (1919 - 2009), avec sa tenture dorée qui tombe d’un panneau plutôt en fond de plateau qui occupe la plus grande partie de la largeur de la scène et ouverte en son milieu d’où sortent et disparaissent les danseurs on peut dire tranquillement que l’interprétation n’est pas à la hauteur. Faute d’avoir intégré l’organicité Cunninghamienne si particulière, les interprètes sont raides. On confond aussi vitesse et précipitation. Et, est-ce la faute aux lumières ou aux costumes, mais l’effet poutre apparente pour certains danseurs laisse perplexe. Et non, ce n’est pas compatible avec Cunningham ! :) 

SECOND PROGRAMME

La seconde semaine trois autres pièces furent proposées : de Mathilde Monnier, Alban Richard, — qui a été nommé il y a peu à la direction du Centre chorégraphique national de Caen ICI — et Cecilia Bengolea & François Chaignaud. Les quatre chorégraphes donnent le sentiment d’être tous tombés dans le même panneau de l’idée qui n’arrive pas à devenir un projet. 

Fallait-il reprendre Rose, de Mathilde Monnier, création de 2001 pour le Ballet Royal de Suède devenue Rose - variation (2014, 35 mn.) ? D’un point de vue artistique la réponse est clairement non. D’un point de vue stratégique (ou de pouvoir), la réponse est oui, puisque Mathilde Monnier est la directrice du Centre national de la danse, qui, par pur hasard, a programmé un samedi après-midi de janvier de 14h à 18h30 dans ses murs le Ballet de Lorraine. Et l'actuel patron de Chaillot a précédé à la direction du Ballet de Lorraine l'actuel duo. Passé l’effet de la couleur rose généralisée sur le plateau, il n’y a pas beaucoup de travail proprement corporel sinon chorégraphique. D’où cet échange (véridique) entre deux critiques de danse à l’issue de la pièce, lors de l’entracte. « Tu en penses quoi ? » dit-l’un. « [À propos de Mathilde Monnier] Feignasse ! », répond l’autre. « C’est exactement à cet adjectif auquel j’ai pensé ! » réagit le premier. Franchise de l’oralité. 

Avec HOK solo pour ensemble (2015, 25 mn.) Alban Richard travaille l’idée de mécanique. Sauf que, au-delà des différences, il nous semble que Insurrection, pièce de 1989 d’Odile Duboc, défendait avec force et pertinence une véritable pensée sur le pouvoir (dans la danse), à partir de l’idée de mécanique, et avec (notamment) des ensembles (dansés). 

Devoted, de Cecilia Bengolea & François Chaignaud, Photo Arno Paul.

Devoted (2015, 25 mn.), de Cecilia Bengolea & François Chaignaud entend rendre compte de la dévotion de la danseuse classique pour les pointes, d’où le titre. Sauf que faire tourner comme des toupies les danseuses, en grande partie, dans des diagonales qui se veulent  furieuses, n’est pas suffisant à faire une œuvre. 

LES PROGRAMMES DE SALLE

Les deux programmes de salle font preuve de beaucoup d'imagination : avec Noé Soulier, « Les danseurs exécutent tous les pas de la danse classique par ordre alphabétique. » La pièce de Cunningham, « Sounddance (1975) pourrait être considérée comme l’une des pièces de Merce Cunningham les plus aimées des spectateurs et des critiques ! » « La pièce [de Mathilde Monnier] déconstruit le vocabulaire du ballet classique. » « Alban Richard a su dès ses premières pièces pétrir les corps pour en faire gonfler et croiser les strates, éclater les bulles, saillir les rythmes. » Le duo Bengolea - Chaignaud affirme : « Nous voulons créer une continuité entre le passé classique et moderne et notre temps, des lignes de fuite vers le passé et de spéculation vers le futur. »

UN PLAN B 

Sur le site du Ballet de Lorraine on trouve cependant l'ensemble des œuvres au répertoire de cette troupe ICI, dont trois pièces de William Forsythe (Duo, The Vertiginous Thrill of Exactitude et Steptext), Opal Loop / Cloud Installation #72503 de Trisha Brown, EEEXEEECUUUUTIOOOOONS!!! de la chorégraphe espagnole installée à Genève La Ribot et SHOWROOMDUMMIES#3 de Gisèle Vienne et Etienne Bideau-Rey. Pourquoi s'être passé de ces talents ? 
Fabien Rivière

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