mercredi 18 mai 2016

L' « Aurore » aveugle d'Alessandro Sciarroni

Aurora d'Alessandro Sciarroni, Photo Fabien Rivière ©

Aurora (en français, Aurore) est une création de l'Italien Alessandro Sciarroni que nous venons de voir à Bruxelles (Belgique) dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts, aux Halles de Schaerbeek. 

Précisons avant toute chose que nous n'avons rien lu qui concerne la pièce avant la représentation. 

Les spectateurs entrent dans un gymnase où va se jouer un match. Ils sont placés de part et d'autre de la longueur du terrain sur des gradins. Sur la largeur, de part et d'autre, des filets de buts de foot ou de handball. Mais deux anomalies frappent : le filet fait toute la largeur, et sa hauteur est fort inhabituellement basse. Le sol est d'un blanc puissant avec de fines et élégantes bandes d'un gris foncé. 

Quand nous entrons, les joueurs sont répartis dans l'espace, debout, immobiles, nous regardant sans nous regarder (on comprendra plus tard cette impression première). Survêtements dans les bleus clairs, bleus foncés et blancs. Ils portent aussi de façon non systématique des protections pour les genoux, les coudes, le mollet, les fesses. Les corps, d'une façon générale, ne correspondent pas exactement à ceux des danseurs contemporains, au sens de la norme de la chair fraîche. C'est à la fois troublant et satisfaisant. 

Dans une sorte de rituel, les yeux des joueurs vont être recouverts de ce qui suggère un pansement, puis de grosses et larges lunettes noires. 

Le jeu va commencer avec deux équipes de trois joueurs, et deux arbitres. Dans le ballon blanc se trouve un morceau métallique détaché qui se meut, produisant un son nécessaire pour deviner sa position. 

L'arbitre jette le ballon sur le terrain. Les joueurs seront debout, à quatre pattes, ou allongés sur le côté, en tension, quand il faut faire corps pour arrêter le ballon. 

On ne comprend rien, d'une certain façon, ce dont on se moque totalement. À un moment, on jubile et deux secondes plus tard on se dit que tout cela ne va quand même pas durer une heure. Puis on passe à autre chose. 

On est saisi par la situation. Lors d'une action de jeu on se surprend à lâcher un « Oh la vache ! » Mais on se demande de quel jeu il s'agit. Existe-t-il vraiment ? Comment  se nomme-t-il ? Qui y joue ? Sommes-nous aujourd'hui ou demain ? Dans un avenir proche ou lointain ? S'agit-il de danse ou de cinéma ? Ou plutôt, la danse peut sans rien céder à ses exigences, en restant elle-même, sans singer l'autre art si puissant, produire du cinéma, de façon redoutable.

Une éclipse guette. Il faut parler de la puissance de l'éclipse. La cécité happe. Notre position de spectateur bascule. La suprématie de l'œil dans notre perception du monde est mise en cause. 

La première présence de musique classique, de courte durée, que diffuse les enceintes suspendues là-haut, est ratée : outre qu'elle est inutile, pourquoi donner encore à ce genre musical cette capacité à cadrer la situation, à prendre de la hauteur face aux événements ? Et la qualité du son est mauvaise. La seconde intervention, beaucoup plus longue, est ambiguë. Dans un premier temps, on s'agace de nouveau, dans un second, on est submergé par l'émotion. Puis, un interprète se met à péter un plomb, gueulant dans une langue étrangère non identifiée et non traduite (autant le dire, cela ne fonctionne pas), pour finir en mélasse sans nom. S'agit-il d'un crash (subi) ou d'un hara-kiri (souhaité) ?

Soudain, on se dit, dans un humour étrange, que tout cela ne peut pas être réel, puisqu'il n'y a pas de logos de sponsors, partout. 

On jette un œil au programme de salle, et on comprend soudain l'enjeu central. Il porte, disons, sur l'identité des interprètes. Est-ce à cause de cela, mais le statut de la représentation change. A-t-on aveuglé des aveugles ? Le sens du mot jouer change, il se dédouble : on ne cesse de jouer et il n'y a rien à jouer. On se prend alors le réel en pleine gueule, au moment des saluts. 

C'est l'une des expériences chorégraphiques les plus passionnantes et puissantes de la saison.
Fabien Rivière

ALESSANDRO SCIARRONI
en FRANCE et en BELGIQUE

La France a découvert le travail de l'Italien Alessandro Sciarroni récemment : en 2013, lors des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis avec FOLK-S will you still love me tomorrow ?créée en juin 2012 ; puis en 2014, à travers une série de trois œuvres présentées par le Festival d'Automne à Paris : FOLK-S will you still love me tomorrow ?UNTITLED_I will be there when you die (juillet 2013) et JOSEPH_kids (juillet 2013). Nous avons vu les deux premiers au Monfort, et le dernier au CentQuatre. 

Du côté Belge, FOLK-S a été présentée pour la première fois en 2014, par le Kunstenfestivaldesarts. Depuis, le travail de  la compagnie a été vu à Louvain, Gand, Turnhout, Aalst et Hasselt.

FOLK-S explore le Schuhplattler, une danse bavaroise et tyrolienne typique dont le nom (battre la chaussure) vient du fait qu’elle consiste, littéralement, à taper ses chaussures et ses jambes avec ses mains. Le chorégraphe sort cette danse de son espace d'origine, fasciné qu'il est par le mouvement pur, ici très physique, dans une gestuelle répétitive, voire hypnotique sinon méditative. UNTITLED travaille le jonglage, dans la même optique. JOSEPH_kids est un solo de 20 minutes avec webcam, où l'interprète joue avec sa propre image. 
Fabien Rivière

Aurora, d'Alessandro Sciarroni, Halles de Schaerbeek, Kunstenfestivaldesarts (6-28 mai 2016), Bruxelles, Belgique, du 11 au 13 mai. SITE

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