mercredi 6 juillet 2016

La danse au père de Radhouane El Meddeb («À mon père, une dernière danse et un premier baiser»)

À mon père, une dernière danse et un premier baiser, de Radhouane El Meddeb, 
Photo Fabien Rivière 

Rendre compte de la nouvelle création du talentueux Radhouane El Meddeb, un solo qu’il interprète, À mon père, une dernière danse et un premier baiser, est un exercice difficile, sinon impossible. Le titre indique le sujet, sensible. La feuille de salle contient une interview du chorégraphe, explicite : 
D'où vient l'idée de la pièce ? 
Dans mon rêve, j’étais seul dans un très grand espace, et je faisais face à une seule personne : mon père. Là, je me confessais.
Mon père est mort il y a 5 ans déjà, sans annonce, seul, un matin. Il nous a quitté, brusquement. Je n’ai pas eu le temps de lui dire adieu...
Et pourtant, j’avais encore envie de lui dire des choses, j’avais tant envie de lui raconter ma vie loin de lui, de lui confesser des secrets, de danser devant lui...
À présent, il est parti et ne reviendra plus. J’ai mis du temps à trouver comment parler, comment dire et sortir de moi tout ce que je n’avais pas dit à mon père, tout ce que je crevais de lui dire.
C’est dans le Studio Bagouet du Centre chorégraphique national de Montpellier lors du Festival Montpellier Danse qu’est donnée la pièce. La salle est plongée dans la nuit. L’espace est vaste, cela respire, un cube entre abstraction pure et petite chapelle campagnarde, lieu de discrète spiritualité. 

Au centre, au sol, un carré blanc illuminé, et à gauche, comme un vestige d’un jouet d’enfant abandonné, peut-être cassé ou brisé, blanc aussi.

Radhouane El Meddeb est debout, de dos, portant un jogging noir, torse et pieds nus. Il restera longtemps ainsi. La tête va pivoter de droite à gauche, et inversement, dans une amplitude modeste, de façon répétée et mécanique. On songe à un enfant qui dit non, ou plutôt à un enfant qui ne peut-veut pas voir quelque chose du réel. De même, toujours debout de dos, la tête va basculer vers l’avant et l’arrière, et inversement, fortement, longuement. Les bras s’animent. Comme pour éprouver l’existence d’un corps. Oui, c’est un corps, et non du plastique ou le bois d’une marionnette. 

Au bout de 26 minutes, le visage du chorégraphe apparaît pour la première fois. On dirait un portrait du peintre Francis Bacon. C’est magnifique. Et saisissant. Le visage va disparaître de nouveau. 

C’est une plongée profonde dans l’enfance. Le corps est pris de tremblements. On se dit que ce qui devait être donné (par la famille), ne l’a pas été. La demande (légitime) de l’enfant ne rencontre pas de réponse. Manques. Soubresauts. Et tentative pour que les blessures se colmatent enfin. 

On l’aura compris, il ne s’agit pas de divertissement ou d’engagement sociétal ou explicitement politique ou de discours théorique magistral (et sans conséquence). Mais de ce qui est premier, le soin, au sens de prendre soin de soi (et ainsi des autres). On sous-estime les dégâts des névroses familiales et de la violence qu'elles produisent contre soi et les autres, et pourtant on en fait les frais tous les jours dans le monde social. Radhouane El Meddeb explore avec courage et élégance, sans pathos, un sujet névralgique.
Fabien Rivière

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