lundi 11 décembre 2017

Concours (re)connaissance : entre Censure, Ennui et Découverte

Le guichet du théâtre où se déroule (re)connaissance, La Rampe, à Échirolles, Photo Fabien Rivière

Au moins, c'est clair : Espaces Magnétiques n'était pas le bienvenu au concours (re)connaissance, qui se déroulait les 24 et 25 novembre à Échirolles, au sud de Grenoble (France)Dans un premier temps, nous avons pourtant été invité à participer à un voyage de presse (au départ de Paris) à l'invitation du service de presse indépendant extérieur à la manifestation, qui fait son travail. Dans un second temps, nous sommes informés que notre voyage est annulé. Aucune raison n'est fournie. Nous apprenons seulement que l'initiative de cette décision revient à Philippe Quoturel, coordinateur du pôle production et médiation du Pacifique. Nous l'appelons pour en connaître la raison. Au téléphone, il joue l'étonné, celui qui ne sait rien. Il promet de nous rappeler le jour qui suit. Il n'en sera rien. Façon d'avouer le malaise. Manifestement, on nous reproche quelque chose, mais on ne peut pas nous le dire. Est-ce inavouable ? Nous reproche-t-on notre précédent article, publié à l'occasion de notre dernière venue, en 2013 (Le concours (Re)connaissance 2013 mi-figue mi-raisin) ? (re)connaissance serait-il rancunier ? Faut-il parler de représailles ? On peut remarquer que dans la revue de presse de l'édition 2013, notre article était le plus long et fouillé, occupant 8 pages sur 27 (soit 30 %). Cette année nous avons été accrédité sans problème à Boston et Minneapolis (États-Unis), Bruxelles (Belgique),  Berlin (Allemagne), Lausanne et Bern (Suisse), Avignon, Strasbourg et Paris (France) notamment. D'une façon générale, il n'y a que très peu de journalistes présents. Vouloir entraver le travail d'un des rares qui fait le déplacement n'est pas très malin, et alimente l'hypothèse qu'il s'agit d'entretenir et protéger un entre-soi problématique. 

C'est le symptôme d'une situation plus générale : depuis une décennie au moins, les théâtres sont tout-puissants. Et ils n'hésitent pas à écarter tout ce qui peut gêner leurs actions. Au mépris du respect dû à la plus élémentaire démocratie. Mais on peut se demander si les collectivités locales doivent continuer à subventionner des lieux et événements culturels qui s'adonnent à de telles pratiques ? La liberté de la presse ne devrait-elle pas d'ailleurs être inscrite dans les cahiers des charges des équipements ? D'autant plus que les milieux culturels adorent critiquer et déconsidérer les milieux politiques, qui les financent, et aiment à se présenter comme un possible (contre)modèle pour la société. Mais les politiques sont, eux, au moins, élus par la population pour une période plutôt courte, fixée à l'avance, cinq ans en général.

UN CONCOURS  

Le jury de cinq professionnels, lors de la pause repas d'une heure, à « la table verte » comme nommée 
par un membre du jury en référence amusée à La Table verte (1932) du chorégraphe Kurt Jooss, dans un gymnase proche où mangent les professionnels, Photo Fabien Rivière  

Mais revenons au projet de (re)connaissance : c'est un concours qui entend défendre le travail « de chorégraphes confirmés mais encore peu identifiés ou peu diffusés ». Il se déroule chaque année depuis 2009, sur deux jours, chaque fois dans un lieu différent de la région Rhône-Alpes. Une petite structure, le Pacifique - Centre de développement chorégraphique national (CDCN) à Grenoble, et une grosse structure, la Maison de la Danse à Lyon, en sont à l'origine. Cette année 16 « partenaires » nationaux participent à la manifestation : 1 théâtre national, 4 scènes nationales, 5 centres chorégraphiques (sur 19), 2 maisons de la danse, 1 centre de développement chorégraphique national, 1 scène conventionnée, 1 festival de danse et 1 association Musique et Danse (liste complète en fin d'article). Le concours de déroule sur deux jours, au rythme de six propositions quotidiennes d’une durée d’entre 10 et 30 minutes, interrompues par 1 heure de repas pour les professionnels, qui vont manger dans un gymnase tout neuf proche. 

Un autre concours a vu le jour en 2010, Danse élargie, qui se déroule tous les deux ans à Paris en juin. C’est une initiative de Boris Charmatz qui dirige le Musée de la danse - Centre Chorégraphique National (CCN) de Rennes et de Bretagne, et du Théâtre de la Ville - Paris (on peut lire notre compte-rendu de l'édition 2016 Danse élargie entre Danse de surface et Danse du monde). Son principe : 20 propositions de 10 minutes et comprenant au moins 3 interprètes. Il a fait le choix d'un jury d’artistes, quand (re)connaissance est composé en 2009 par exemple quasi-exclusivement de programmateurs. Un effort a été fait cette année en conviant une journaliste danse qui a du métier, Marie-Christine Vernay, qui a longtemps travaillé pour Libération, et un chorégraphe qui a de la bouteille, Fabrice Lambert.

LE COUPLE 

Trois duos ont été consacrés au couple, abordé sous l’angle de la psychologie. Et l’on ne peut pas dire que la psychologie réussisse à la danse contemporaine, comme la narration d’ailleurs. On pourrait même ajouter qu’il s’agira à chaque fois d’un couple hétérosexuel blanc de classe moyenne. Avec h o m e, qui ouvre le concours, Paul Changarnier nous présente un garçon et une fille (et un batteur sur scène, lui-même). On devrait dire un gentil garçon et une gentille fille. Elle est en gentille robe jaune, lui en gentil pantalon et chemise  sombre. Déjà les oppositions sont en œuvre : garçon-fille, sombre-claire. C’est propre. Il y bien une tentative de désarticuler tout cela, mais la gestuelle, tout de soubresaut répétitif, pauvre, est épuisante. La pièce a déjà été présentée à Danse élargie en 2016.  Avec Duo, de Cécile Laloy, qui clôt le concours, voici une grand mec et une petite nana. Ils sont habillés comme s’ils travaillaient dans une banque ou une compagnie d’assurance. Entre les deux, le Lowland de Roser López Espinosa nous expose sa joie à deux. Ça dégouline de bonheur. On peut se demander s’il ne s’agit pas en définitive, en sous-texte comme disent certains, de célébrer la joie du célibat, contre cette terrible fadeur qu’est la camisole du couple (du moins ici).  

OONA DOHERTY  

Hope Hunt and the Ascension into Lazarus
Oona Doherty, Photo DR

Le programme n’indique que les pays dont sont originaires les chorégraphes. Il oublie les villes qui sont pourtant toutes aussi importantes. Ainsi, Oona Doherty est Irlandaise. Mais elle est de Belfast. Dans son solo, Lazarus and the Birds of Paradise, elle s’intéresse aux jeunes des quartiers populaires. On pourrait ajouter : violemment touchés par les politiques ultra libérales des gouvernements conservateurs successifs (et de ceux qui se disent « de gauche »). La danse contemporaine s’étant construite contre la question du populaire (à quelques exceptions) il est intéressant de la voir revenir sur le plateau. 

Au fond à gauche un container poubelle qui déborde, qui dégueule même. Au milieu du plateau la chorégraphe elle-même, en survêtement bleu foncé XL et T-shirt XXL idem. Les cheveux sont gominés et rejetés en arrière. Une femme masculine ? Les femmes sont-elles sous domination masculine dans les quartiers populaires ? Doivent-elles se masculiniser pour vivre ou survivre ? Oona Doherty possède une puissance expressive certaine. Dans une phrase elle peut vous mener au bord des larmes. En même temps, il nous semble qu'elle demeure entravée. On songeait en contrepoint à la puissance de feu du meilleur des groupes de rap (par exemple l'album Yeezus de Kanye West, sorti en 2013) et de rock (les britanniques Idles sont de Bristol). Elle porte un personnage, une jeune femme, mais la question de l'ego n'est pas totalement réglée. Elle porte un "Je", mais on aimerait qu'elle sache aussi lâcher prise, et joue plus avec l'espace même si elle le fait. Peut-être trop de puissance et de contrôle et pas assez de vraie faiblesse et désarroi. Et si le container poubelle était plutôt au milieu, omniprésent, bouffant l'espace, gênant tout ce bel ordonnancement ? 

RODERICK GEORGE


Fleshless Beast de Roderick George, au Sophiensaele, Berlin, Photo Jubal Batisti 










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C'est LA découverte du concours, qui justifie à elle seule le déplacement. Le Fleshless Beast, en français Bête sans chair, de Roderick George, né à Houston (États-Unis) et vivant à Berlin (Allemagne), est un véritable électrochoc. Pas uniquement sonore, d'une véritable déflagration. La musique pulse, mélange d’électro et de rap savants. Ultra brut et terriblement sensuel. Une véritable tuerie, comme disent les jeunes. C'est une création de LOTIC (J’Kerian Morgan), lui aussi de Houston (à écouter ICI), collaborateur de Björk et de Hercules and Love Affair, qui joue normalement live (mais absent pour cette date). Le public a découvert les 29 premières minutes d'une œuvre d'une heure créée le 26 octobre 2017 à Sophiensaele à Berlin. 

Saluts à l'issue de Fleshless Beast, de Roderick George, (re)connaissance 2017, Photo Fabien Rivière

Ils sont cinq, dans une combinaison noire, avec un magnifique masque de céramique noir sur le visage. Le plateau est blanc. Ils évoluent dans une légère brume, constante. Magnifiques éclairages subtils : blanc, blanc cassé, vert, etc. Les interprètes suggèrent, dans leurs silhouettes et motricités, un univers peuplé de Fantômas. C'est un personnage apparu dans la littérature française en 1911, qui ne va pas cesser de fasciner cette dernière ainsi que le cinéma. C'est un criminel qui défie la police. Des forces souterraines et nocturnes sont à l'œuvre. Ici, les interprètes sont à la fois corps (chair) et esprits (malins). Le poids de leur corps est plus léger. Qui, comme dans la mythologie, peuvent apparaître et disparaître à volonté, et se changer, pourquoi pas, en cyprès, par pudeur. Un certain nombre d'enjeux demeureront secrets. Il nous semble qu’il existe, au delà des différences, une fraternité avec le to a simple, rock ’n’ roll ... song. de Michael Clark que nous avons vu récemment à Bern (Suisse) dans cette présence massive des fantômes (à lire ICI). Nous n’en avons pas l’habitude, mais nous n’avons pas à en avoir peur non plus. Le rapport à l’Histoire est puissant. Il ne s’agit pas d’être dans la célébration béate du moment présent ou de fantasmer un passé mythique. Il s’agit de négocier, dans la mesure du possible, avec le passé, de jouer avec lui quand c’est possible. Pas de psychologie ou de névrose, mais des forces où l’énergie vitale est constamment en jeu. On peut y voir aussi les marionnettes de l'allemand Oskar Schlemmer (1888 - 1943). 


Roderick George a 32 ans. Il est né en 1984 dans une banlieue pauvre de Houston (état du Texas), confronté au racisme. Il y étudie la danse classique puis la technique moderne à l'école de Alvin Ailey. En 2003, il part à New York où il danse pour le Cedar Lake Contemporary Ballet en 2005, puis le Sidra Bell Dance NY et le Kevin Wynn Collection. Il décide de rejoindre la Suisse pour le Basel Ballet/ Theater Basel en 2007, puis la Suède avec le GöteborgsOperans DansKompani en 2012. Et enfin, il rejoint la Forsythe Company en février 2014 jusqu'à sa dissolution fin juin 2015 (entre Francfort et Dresde). En tant que danseur ou chorégraphe il a reçu divers prix. Il fonde sa compagnie à Berlin en 2015, et propose sa première création, Dust, d'une durée de 40 minutes, en janvier 2016. Fleshless Beast est sa seconde production dans ce cadre. 

Mais revenons à la question du racisme. À Grenoble, certains professionnels, blancs, ont du mal à admettre, et accepter que l'on puisse en rendre compte, l'interroger, et pourquoi pas le mettre en cause, au nom d'une "neutralité" éminemment suspecte et d'une conception éthérée de l'art (c'est un blanc qui rédige ces lignes). Contrairement à l'avis d'un membre du jury, cette proposition est tout aussi politique que celle de Oona Doherty. Et se contenter  d'affirmer, comme l'ont fait certains professionnels, que cela faisait "trop de bruit" est assez sommaire, car il serait plus juste d'avouer que l'on ne connaît rien au rap et à l'électro, continents diversifiés et immenses pourtant, et, même, que l'on n'aime pas ça, et pourquoi pas que l'on déteste. Mais alors, vit-on encore dans son époque, et non dans une bulle qui sent la naphtaline ? Le rap et l'électro n'appartiendraient pas à la culture savante ? Quoiqu'il en soit, cette proposition a obtenue la 2° position dans les votes du public, ce qui est encourageant (mais cette information importante n'a pas été communiquée à la compagnie). La pièce de Roderick George se trouve confrontée à la vague glaciale de conservatisme en danse qui s'est abattue en France depuis quelque temps, où l'on ne tolère que les gentilles pièces de gentils chorégraphes. Mais si la danse contemporaine veut continuer d'exister, il faudra bien qu'elle accepte de suivre les travaux de chorégraphes qui entendent rendre compte et questionner avec courage et lucidité l'évolution du monde tel qu'il va. 
Fabien Rivière
Kosh
PS #1. On peut regretter que le nom de l'épatant maître de cérémonie, le beatboxer KOSH, de Villeurbanne, personnage chaleureux et talentueux, ne soit même pas indiqué dans la feuille de salle.

PS #2. On trouvera ci-après les prix attribués. 
Nos Prix Espaces Magnétiques seraient : 
                             1er Prix : Roderick George
                             2ème Prix : Oona Doherty


         LE PROGRAMME       
Vendredi 24 novembre — 19h
Paul Changarnier CollectifA/R (Lyon, France)  h o m e  3 interprètes 
Audrey Bodiguel  & Julien Andujar (Nantes, France)  Kromos  2 interprètes 
Marco D’Agostin (Bologne Italie)  Everything is ok  1 interprète
        PAUSE REPAS d'1 heure
Oona Doherty (Belfast, Irlande)
 Lazarus and the Birds of Paradise  1 interprète 
Liam Warren (France) Over  1 interprète
Maud Blandel  (Suisse)  TOUCH DOWN  6 interprètes 
Samedi 25 novembre — 17h30
Samuel Mathieu (Toulouse, France) Guerre  6 interprètes
Roser López Espinosa (Espagne) Lowland  2 interprètes
Roderick George (Berlin, Allemagne)  Fleshless beast  6 interprètes 
          PAUSE REPAS d'1 heure
Malika Djardi (France) Horion  2 interprètes 
Fana Tshabalala (Afrique du sud) Border  1 interprète
Cécile Laloy  (Saint-Étienne, France)  Duo  2 interprètes
         LE JURY          
— Sandrine Mini, Présidente, directrice Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau
— Marie-Christine Vernay, ancienne journaliste danse à Libération
— Fabrice Lambert, chorégraphe
— Jacques Maugein, ancien directeur de Chateau Rouge à Annemasse
— Frédéric Durnerin, directeur Centre Culturel Agora Pôle National des Arts du Cirque de Boulazac
           PRIX         
1er prix du jury
Lazarus and the birds of Paradise de Oona Doherty
Coproduction de 7.000€ avec un temps de résidence au Pacifique Centre de Développement Chorégraphique National (CDCN) Grenoble-Auvergne-Rhône-Alpes
2ème prix du jury
Everything is ok de Marco D’Agostin 
Coproduction de 4.000 €
Prix du public
Lazarus and the birds of Paradise de Oona Doherty 
Coproduction de 4.000 €
 (829 votants sur les deux soirs)
Mention spéciale du jury 
Horion de Malika Djardi 
Tournée

Les (re)connaissances* des 16 partenaires seront communiquées ultérieurement : 
*Les partenaires s’engagent à diffuser un ou plusieurs spectacles ou extraits dans une programmation partagée, à offrir des coproductions, à s’engager sur des accueils la saison suivante. Les structures implantées sur un même territoire favoriseront une synergie dans l’accueil de leur (re)connaissance.

Le montant des prix est attribué par Le Pacifique, la Maison de la Danse, le Théâtre National de la Danse Chaillot – Paris, la MC2 Scène nationale – Grenoble.

        PARTENAIRES       
— Le Pacifique Centre de Développement Chorégraphique National (CDCN) Grenoble - Auvergne Rhône-Alpes 
— La Maison de la danse (Lyon)
— La Rampe et la Ponatière - Scène conventionnée – Échirolles
— CCN2 - Centre Chorégraphique National de Grenoble - direction Rachid Ouramdane et Yoann Bourgeois
— Ballet Preljocaj - Pavillon Noir (Aix en Provence)
— CCNN - Centre Chorégraphique National de Nantes - direction Ambra Senatore
— CCNR - Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape  - direction Yuval Pick
— Malandain Ballet Biarritz
— Festival Le temps d’aimer la danse (Biarritz)
— KLAP - Maison pour la danse (Marseille) - direction Michel Kelemenis
— Comédie de Clermont-Ferrand - scène nationale (Clermont-Ferrand)
— La Garance - scène nationale (Cavaillon)
— MC2 - scène nationale (Grenoble)
— Musique et Danse en Loire-Atlantique (Orvault),
— Le Merlan - scène nationale de Marseille 
— Théâtre National de la Danse Chaillot (Paris).

Saluts à l'issue de Guerre de Samuel Mathieu, (re)connaissance 2017,  Photo Fabien Rivière

vendredi 8 décembre 2017

Karin Waehner, une artiste migrante (déc. 2017 - mars 2018)


Karin Waehner, l'Empreinte du Sensible, 2002

               Née en 1926, Karin Waehner a étudié et dansé chez Mary Wigman, puis séjourné à Buenos Aires, avant de s’installer en France en 1953 où elle a créé et enseigné jusqu’à la fin de ses jours en 1999.                         

CONFÉRENCE
    Vendredi 15 décembre
Karin Waehner. Exposer, performer l'archive
    par Sylviane Pages, Mélanie Papin et Guillaume Sintes
    19h, CND à Pantin. En savoir + 
« D'archives sonores et visuelles en relecture de pièces (L'Oiseau-qui-n'existe-pas, Le Trio de Brecht (extrait de Sehnsucht), Celui sans nom), cette soirée de recherche performative consacrée à la chorégraphe Karin Waehner, est proposée par l'équipe du Projet Waehner 2015-2018. Issu du programme de recherche mené en collaboration avec la BnF et soutenu par le Labex Arts H2h, porté par Isabelle Launay, le projet « Karin Waehner, une artiste migrante. Archive, patrimoine et histoire transculturelle de la danse » retrace les circulations des techniques chorégraphiques de la modernité en danse. L'ambition de cette recherche menée par Mélanie Papin, Sylviane Pagès et Guillaume Sintès, est de croiser une histoire des migrations et une histoire transnationale en danse. Cette soirée-recherche fait écho au colloque organisé à la BnF le 16 décembre 2017. »

COLLOQUE
    Samedi 16 décembre
Karin Waehner. Exposer, performer l'archive
    par Sylviane Pagès, Mélanie Papin et Guillaume Sintes. En savoir +  
    Télécharger le programme (PDF, 600.3 ko)
    9h30-17h, Bibliothèque nationale de France (BnF), Galerie Jules Verne (site F. Mitterand)
« Colloque international organisé par l'équipe du Projet Waehner 2015-2018. Issu du programme de recherche mené en collaboration avec la BnF et soutenu par le Labex Arts H2h, porté par Isabelle Launay, le projet « Karin Waehner, une artiste migrante. Archive, patrimoine et histoire transculturelle de la danse » retrace les circulations des techniques chorégraphiques de la modernité en danse. L'ambition de cette recherche menée par Mélanie Papin, Sylviane Pagès et Guillaume Sintès, est de croiser une histoire des migrations et une histoire transnationale en danse. »

COMMUNICATION
    Jeudi 25 janvier
Wigman/Waehner, correspondances (1949-1972)
    par Mélanie Papin et Guillaume Sintes
    Centre national de la Danse (CND) à Pantin. En savoir + 
« Dans le cadre des exposés de recherches 2018 ayant bénéficié de l'aide à la recherche et au patrimoine en danse (CND)  »

CONFÉRENCE
    Samedi 24 mars
L'Oiseau-qui-n'existe-pas. Karin Waehner et ses poètes 
    par Aurélie Berland et Guillaume Sintes
    15h, Maison des Arts d'Antony. En savoir + 
« Conférence dansée illustrée par la recréation du solo "L'Oiseau-qui-n'existe-pas" interprété par Aurélie Berland [Site]. Dans le cadre de l'exposition consacrée à l'oeuvre de Claude Aveline. »

lundi 4 décembre 2017

Daft Punk, Lose Yourself To Dance

Cinéma - Bande-annonce : « 12 jours » de Raymond Depardon

 SYNOPSIS
« Avant 12 jours, les personnes hospitalisées en psychiatrie sans leur consentement sont présentées en audience, d’un côté un juge, de l’autre un patient, entre eux naît un dialogue sur le sens du mot liberté et de la vie. »

Affiche du film 12 Jours, de Raymond Depardon

lundi 27 novembre 2017

Il y a 25 ans... Dominique Bagouet (+ Laurence Louppe : Puissance du désir)

Dominique Bagouet, Photo DR



Bonjour,

le 9 décembre, ce sera le 25ème anniversaire de la mort de Dominique Bagouet [à 41 ans, en 1992, du Sida]. 

Vous l’avez connu, vous l’avez cotoyé, vous l’avez accueilli, vous l’avez photographié ou filmé, vous avez écrit sur ses spectacles, vous avez dansé ses oeuvres, vous avez pris des cours avec ses danseurs, bref, vous avez des souvenirs.

Nous vous proposons de faire un signe, un geste, écrire, raconter, dessiner, filmer, danser, à votre guise, le 9 décembre ou un autre jour.

Publiez sur vos sites, partagez sur vos réseaux sociaux préférés, faites-nous en part aussi et nous mettrons tout cela en ligne sur le blog des Carnets Bagouet.

Vous trouverez ci-joint un dossier qui cite deux textes sur le chorégraphe et sur l’association créée après sa disparition et qui dresse aussi la liste de tous les artistes qui contribuent depuis 25 ans à la transmission de la danse de Dominique Bagouet.

Je suis à votre disposition pour toute information.

Très cordialement

Anne Abeille


Laurence Louppe : 
Puissance du désir 
Paru dans Nouvelles de danse, n°16, 
éditions Contredanse, Bruxelles, mai 1993

La compagnie Bagouet, pour qui l'a connue à ses débuts, c'était un groupe explosif d'individualités fortes, d'êtres agglutinés dans des expériences imprévisibles (et remarquables). Et puis sont venus Déserts d'amour [à voir ICI], nouvelle étape de la brisure. Sortie de l'histoire, sortie d'un certain état de cohérence? Brisure aussi de l'espace fragmenté entre les corps distants, lâchant le mouvement par le bout des doigts. Multiplication des signaux anachroniques, qui dévient le sens. Mais demeurent, (comme suspendus à l'invisible), les rencontres des regards, les partages d'émotion. A la même époque, ou presque, Mes amis [ICI], chorégraphie pour acteur seul, ouvre le chemin vers la voix, comme autre facette d'être. Le texte est celui d'un solitaire des années 30, Emmanuel Bove, dont les processus d'une grande modernité sont moins directement repérables que ceux du "Nouveau roman". Bagouet s'attachera à cette écriture, ténue, défaite comme la cendre d'une narration qui ne peut se refermer sur la constatation factuelle des objets de l'existence. Alors conjointement peut naître, comme sur un sillon parallèle, un nouvel état du texte, une circulation mobile d'affects, une sémantique de l'émoi qui n'aurait plus besoin de se raccrocher au signe, mais qui naîtrait à même le corps des danseurs, entre eux, comme une flamme fugitive. Ce sera le miracle de Meublé sommairement [ICI]. Dansé au coeur d'un dire, celui de Nelly Borgeaud, enchevêtré à sa présence, à son souffle ; le corps des danseurs révélant peu à peu des états étrangers à toute narration.

Je n'ai jamais rencontré Bagouet, homme de grande culture, qu'entre deux expositions, ou entre deux livres. Cette fois-là, il sortait de la "Leçon des Ténèbres", exposition signée Boltanski à la Salpêtrière. Bouleversement. Intention immédiate, folle, irrépressible de travailler avec Boltanski. De cette visite au sanctuaire des enfances défuntes, des mémoires perdues de l'identité, il sortira un autre conflit, non moins sublime, entre le nocturne et la lumière, entre le corps réel et la fiction intérieure d'un "personnage". Surtout entre l'intimité du danseur et la dimension monumentale d'un écrin scénographique, où chaque "histoire" se disait et se perdait au bord de sa propre magie.

Dans Le Saut de l'ange (et sa belle version filmique signée Charles Picq et surnommée Dix anges [ICI]) tout se fait rebond et couleur, même la mélancolie. C'est que le travail du groupe, tout en allant vers une complexité maximale, se concentre avant tout sur l'attention à donner aux relations et aux êtres. On a trop assimilé l'art de Bagouet à je ne sais quelle image anémiée (et plutôt bien pensante) d'une esthétique de bon goût. N'a-t-on pas vu que du Crawl de Lucien [ICIaux Petites Pièces de Berlin [ICIéclate son amour des corps, son amour de l'amour? Combien cet art est vivant, sensuel, combien il joue, sans pour autant bien sûr les "raconter", avec la délicate texture des passions? Et jusque dans les costumes de Dominique Fabrègue, dans le contour galbé par l'étoffe, l'épiderme frémit, à distance, à travers tout un arc d'émotions à intensités égales d'une pièce à l'autre.

L'art de Dominique Bagouet est pour moi un art d'ardeur et d'audace. Il disait, à propos de So Schnell "je veux faire la part de ma force" [ICI]. Cette force, celle qui lui permettait de collaborer sans complexe avec Boltanski, ou Trisha Brown, cette exigence intérieure qui le poussait toujours à l'extrême, dans la plus grande tranquillité apparente, cette force jaillit dans So Schnell comme un défi. Pièce testament, certainement pièce du crépuscule, du retour aux sources, de cette "cartographie intérieure" dont il parlait souvent, de ces trajets ineffaçables qui sont nos traces dans le monde, et dont la chorégraphie témoigne, comme d'un parcours que la mort ne recouvrira jamais. Bagouet ne croyait pas à l'éphémère, même s'il n'a cessé de se tenir aux franges fugitives de l'instant. "La danse s'achèvera forcément" disait-il "mais l'espace aura été rempli de forces" les forces, comme poussées élémentaires emportent les danseurs dans les bondissements de So Schnell. Il y a des temps d'arrêt, et même des temps d'allégorie. Il y a le texte de la Cantate précieux et funèbre comme le tableau baroque d'une "vanité", il y a le ressac métallique des machines de la bonneterie familiale entendues dans l'enfance. Il y a le récit d'une vie, une autobiographie (qu'il avait déjà amorcée ailleurs). Une sorte de confessions, de mémoires pour les Temps présents que le projet de Noces d'or, en collaboration avec Jean Rouaud devait creuser et amplifier. Mais la magie de So Schnell est dans sa matière, flamboyante et ruisselante, dans l'art des danseurs à y sertir leur propre univers sensible, à y inventer des trajectoires inconnues.

Car l'oeuvre de Bagouet, ce n'est pas seulement une série de pièces, dont certaines, certes, sont des joyaux de la chorégraphie contemporaine. L'oeuvre de Bagouet, c'est d'abord ce réseau vivant d'états partagés, de rencontre avec les sensibilités et les imaginaires qu'il n'a cessé d'entretenir avec les danseurs lui-même. Aujourd'hui la compagnie Bagouet continue le travail ; le timonier est parti sur de meilleurs rivages, mais la voile est levée, et le souffle est là, toujours. La compagnie Bagouet c'est un corps partagé, un corps sensible, non seulement dépositaire du répertoire et du style (inimitable), mais de l'exigence, de la recherche, du désir de faire et de transmettre. Il est du devoir de la communauté culturelle que cette équipe exceptionnelle et dans son art et son potentiel, et dans son investissement, puisse développer les projets de Bagouet : aller toujours plus loin dans la conscience et l'échange, former le danseur, lui donner une indispensable autonomie au sein même de l'inspiration artistique....

Au moment où j'écris ces lignes, c'est le Printemps, c'est Pâques ; et pourtant les forces de la régression de plus en plus violentes s'attaquent à cette danse contemporaine qui fait partie de la grande histoire de l'art du XXe siècle, qui est mandataire de ses enjeux les plus profonds. Plus que jamais nous avons besoin de la présence de Dominique Bagouet. "Reste avec nous, car voici que le jour décline et que les ténèbres se répandent". (Luc 24-36) 

Laurence Louppe

nb : les citations de Dominique Bagouet ont été prises en notes lors d'une conversation en juillet 1992. 

vendredi 24 novembre 2017

La répression et la guerre, après la liberté ? (Michael Clark, « to a simple, rock ’n’ roll . . . song. », Tanz in Bern)

to a simple, rock ’n’ roll . . . song., de Michael Clark, Photo Anja Beutler

C'est à Bern (Suisse), lors du festival Tanz in Bern, que nous sommes allés découvrir la nouvelle création du britannique Michael Clark, to a simple, rock ’n’ roll . . . song., — titre tout en lettres minuscules et clos d'un point, — présentée pour la première fois au Barbican, à Londres (Royaume-Uni) début octobre 2016, dont il est artiste associé depuis une décennie. 

La feuille de salle précise que les 150 ans de la naissance du musicien français Erik Satie (1866 - 1925) a amené le chorégraphe à réfléchir sur ses mentors et collègues, passés et présents, qui ont travaillé avec cette musique. Ainsi du chorégraphe de ballet britannique Frederick Ashton (1904 - 1988) (avec Monotones I and II ICI), Merce Cunningham (Septet ICI ICI et Nocturnes ICI), John Cage et Yvonne Rainer (Satie Spoons).   

Si le titre de la pièce réfère spécifiquement au rock ’n’ roll, il se situe cependant au-delà des genres musicaux. Il mobilise « la musique classique » d’Erik Satie et le « rock » de Patti Smith et David Bowie, célébrant plus généralement la puissance expressive de « la » musique. Chaque genre musical a en effet son public et son monde. Ici, ils sont frères, et dialoguent. La proposition est construite en trois actes, qui sont chacun consacrés entièrement à l’un de ces trois musiciens. 

to a simple, rock ’n’ roll . . . song., Photo Hugo Glendinning

Acte I : Erik Satie. Il a vingt ans quand il compose Ogives N° 1 - 4, qui porte une force étonnante. Il en a vingt-six quand il achève Prélude - Fête donnée par des Chevaliers Normands en l’Honneur d’une jeune Demoiselle. Les danseurs portent des justaucorps noirs et blancs. Noirs pour le bas du corps, et blancs pour le haut. La ligne de démarcation, horizontale, varie selon les interprètes, au dessus des fesses ici, au milieu du buste là. La gestuelle est clairement celle d’un Merce Cunningham (1919 - 2009). Les épaules, comme en partie figées, sont solidaires du haut des bras qui sont comme des lignes, qui peuvent se briser. Le fond du plateau est entièrement occupé par un écran blanc, dans un premier temps d’un orange intense puis, dans un second d’un jaune tout aussi puissant. C’est quand la musique, jouée au piano, très tenue, sinon tendue, devient clairement dramatique, que le virage vers la couleur jaune s’opère, comme un contrepoint. Un certain nombre de chorégraphes préfèrent des corps sans tension, « cools », et n’aiment guère, pour le moins, être confrontés à ces corps chargés, sinon hantés.   

Au passage, il est intéressant de constater qu’Erik Satie dérange encore certains. Ainsi, en 2016, à l'occasion du 150° anniversaire de sa naissance, la municipalité d'Arcueil (sud de Paris), où il vécut ses vingt-sept dernières années, souhaita organiser des festivités en son honneur. Lors du conseil municipal du 31 mars, délibérant du budget à leur allouer, un conseiller municipal d’opposition, Denis Truffaut, du Front national (FN), ce parti d’extrême-droite, déclencha une polémique, refusant que l'argent public soit utilisé pour les commémorations et qualifiant le compositeur de « médiocre », d'« illuminé », de « membre du parti communiste alcoolique. (sic) »  

Acte II : Patti Smith (née en 1946). Le travail plastique (costumes et lumières), très épuré, avec des pantalons patte d’eph, dont la partie basse est en cuir, rappelle l'univers du photographe Robert Mapplethorpe qui fut un temps son compagnon (elle a publié en 2010 un ouvrage salué par la critique, où elle raconte ce moment de sa vie, Just Kids). On connaît son classicisme souvent cru mais superbe (sexes d’hommes noirs en érection). 

to a simple, rock ’n’ roll . . . song.Photo Hugo Glendinning




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Acte III : David Bowie (1947 - 2016). Toujours des justaucorps, qui semblent réalisés dans de l'acier puis dans un métal orange à venir. L'atmosphère est futuriste. L’émotion est plus relâchée. C'est Kate Coyne, ancienne danseuse de la compagnie, et actuelle directrice associée qui porte seule le rôle de l’ange noir, le chorégraphe étant cloué au lit par une pneumonie à Londres.

On se dit qu’au-delà des questions musicales, d’autres enjeux travaillent la pièce. On peut voir l’acte I comme une plongée vertigineuse dans les drames du XX° siècle, plus précisément les deux guerres mondiales. Les corps sont tendus mais travaillés par des pulsions puissantes qui contredisent ce sentiment de contrôle. Une certaine innocence sera ensevelie par deux boucheries. Le deuxième acte réactive la liberté des années 60 et 70 qui a aussi été recouverte par l’arrivée au pouvoir de conservateurs : au Royaume-Uni Margaret Thatcher en mai 1979, qui va diriger le pays plus de onze ans, et aux États-Unis Ronald Reagan en janvier 1981, qui gère la première puissance mondiale huit ans, où une guerre culturelle appelant à censurer des œuvres d’art, notamment celles de Mapplethorpe, fit rage. Le troisième acte se projette dans le futur d’une humanité mi humaine - mi robotique, non sans un certain humour. Dans une scène, un danseur gesticule au sol de façon insensée et absurde. Le chorégraphe donne le sentiment de démonter le robot, et de rigoler. 

On doit saluer la qualité des danseurs, d’une équipe renouvelée à l’exception de Harry Alexander (au regard d'un noir intense, comme une biche qui serait sur le qui-vive, pressentant l’irruption des chasseurs venus l’abattre), et qui compte Daniel Corthorn, Sophie Cottrill, Kieran Page, Rowan Parker, Alice Tagliento et Benjamin Warbis. 

Le festival a pris fin avec puissance et classe avec to a simple, rock ’n’ roll . . . song
Fabien Rivière

to a simple, rock ’n’ roll . . . song. - Michael Clark - 10 et 11 novembre 2017 - Dampfzentrale - Bern - Suisse. 

tanz-in-bern-2017
michaelclarkcompany.com

PS. Où voir le travail en France, demanderez-vous peut-être ? Pour le moment, toujours pas de date-s. On remarquera qu'il a fallu attendre plus de deux ans, — après une longue période où rien ne semblait pouvoir advenir, — pour que soit enfin présenté à Paris en septembre dernier l'exceptionnel Mount Olympus de Jan Fabre à La Villette (ICI). Même durée d'attente pour Le poète aveugle de Jan Lauwers que l'on a vu à La Colline - Théâtre national toujours à Paris en octobre dernier (ICI).

MUSIQUE :

ACT I : SATIE STUDS / OGIVES COMPOSITE  [musique : Erik Satie] (durée 20 minutes)
Prélude - Fête donnée par des Chevaliers Normands en l’Honneur d’une jeune demoiselle [1892] 
Ogives N° 1 - 4 [1886] 
Ogives Composite 

ACT II : LAND  [musique : Patti Smith] (durée  10 mn.)
Land (Part I : Horses; Part II : Land of a Thousand Dances; Part III : La Mer(de)

PAUSE : 20 mn. 

ACT III : my mother, my dog and CLOWNS !   [musique : David Bowie] (durée  18 mn.)
Blackstar
Future Legend 
Chant of the Ever Circling Skeletal Family
Aladdin Sane

mercredi 22 novembre 2017

Hashtag #balancetonporc : Trois affaires dans le milieu de la danse

Photo Fabien Rivière ©

Il se dit que tous les milieux sociaux sont touchés par l'électrochoc provoqué par l'affaire de viols, agressions et harcèlements sexuels dont Harvey Weinstein est l'auteur, qui est à l'origine du hashtag #balancetonporc. Et la danse ? À ce jour, on connaît trois situations, que nous présentons, en nous concentrant sur deux. D'une part, une danseuse et chorégraphe met en cause un journaliste de danse. D'autre part, deux danseuses accusent un chorégraphe. Un théâtre d'Île-de-France (le Théâtre Paul Eluard de Bezons) qui le programmait cette saison a immédiatement réagi, s'interrogeant sur les suites à donner,  puis retirant son soutien au chorégraphe. Dans les deux cas, dans un premier temps, aucun nom n'est publié, mais certains professionnels reconnaissent l'identité des intéressé-e-s.

UNE CHORÉGRAPHE FACE UN JOURNALISTE DE DANSE 

Le 19 octobre, la danseuse et chorégraphe Tatiana Julien, sur sa page Facebook, après avoir, écrit-elle, « très longuement hésité, par pudeur », témoigne à charge contre un journaliste de danse, dont elle ne donne pas le nom, et livre ses réflexions (à lire ICI). 

Sur sa page Twitter le journaliste nie les accusations, le 23 octobre : « Si attaque de Tatiana Julien ≠ moi s/Facebook c’est parce que je n’ai pas aimé sa pièce et que je l’ai twitté dès la création #Critiklibrrr », puis « Je n’ai js rien demandé à T.Julien. Ni sex ni rien. Et nul lien hiérarchique, de pouvoir. Qui la croit faible ou impressionnable comme cela ? ». Le 30 octobre il indique : « Résumé d’une semaine troublée: L’intelligence est rare, le courage exceptionnel, les nantis veules. Qui dit qu’avec Fbook le monde change ? » 

Le 25 octobre, il menace : « T.Julien vs PHV : cela pourra être amusant de voir comment des gens qui se cachent sous un profil pourront faire face… Aux juges !. » Et, le 18 novembre, il indique passer à l'attaque : « Impressionnant un constat d’huissier sur Facebook, surtout quand il est fait à temps. On y voit tout, même les commentaires effacés… Ce qui revient à en faire des aveux. Quand on a posté des conneries, cette info devrait donner quelques idées de recul dans l’honneur. » (cf. ICI).    (à suivre)

DANSEUSES FACE À UN CHORÉGRAPHE 

Le 19 octobre, une danseuse, sur sa page Facebook, décrit une scène qui se serait déroulée dans un studio, lors d'un duo entre elle et un chorégraphe, non nommé. Une autre danseuse indique qu'elle aussi a connu une situation identique. Le Théâtre Paul Eluard (TPE) de Bezons (nord-ouest de Paris) réagi, sur sa page Facebook en publiant le texte suivant : 
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Nous sommes très choquées après la découverte sur les réseaux sociaux de témoignages d'interprètes chorégraphiques relatant des violences sexistes. En effet, un chorégraphe dont nous avons programmé le spectacle, est accusé d'en être l'auteur.

La programmation de l'œuvre de ce chorégraphe, en raison de son propos public et de son interprétation par un groupe de cinq femmes, avait été pensée avec d'autres spectacles, en soutien à la mobilisation dans la lutte contre les violences faites aux femmes, qui à son jour le 25 novembre.

En tant que théâtre militant depuis plus de 20 ans, nous affirmons sans équivoque et rappelons notre solidarité avec chaque femme victime de violence et/ou de harcèlement sexiste. 

Nous rappelons notre engagement pour l'émancipation de toutes les formes de domination et de discrimination.

Nous prenons aujourd'hui le temps nécessaire exigé par la situation grave, le temps notamment d'entendre les personnes concernées si elles l'acceptent, afin de nous permettre de dire rapidement ce qu'il nous paraîtra juste de faire.

L'équipe du tpe
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Un peu moins d'un mois plus tard, la décision tombe, dans un communiqué d'une page que nous publions intégralement ci-dessous. Le chorégraphe, qui est cette fois nommé, et qui y présentait sa nouvelle création, Sur le silence du temps, y parle d’une « ambiguité du désir qui fait la danse » (nous soulignons). Par ailleurs, on trouvera en fin d'article la copie du texte du programme initialement prévu 
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 — COMMUNIQUÉ 
Bezons, le 16 novembre 2017

Le temps n’est plus au silence 

Après la réception de plusieurs témoignages détaillés et convergents de femmes, interprètes chorégraphiques, d'abus et violences sexuels sous couvert de la danse, après avoir également entendu le chorégraphe et son énoncé d’une « ambiguité du désir qui fait la danse », le TPE [Théâtre Paul Eluard] retire son soutien à la création de Daniel Dobbels Sur la silence du temps et annule la représentation prévue le 24 novembre dans le cadre de la journée de lutte contre les violences faites aux femmes. 

Bien entendu, le contexte de la programmation et l’intention donnée à la pièce, dans cet engagement contre les violences faites aux femmes, agissent comme des catalyseurs de la conscience et de la parole. Les femmes sont sorties du silence parce que l’intention artistique affichée est apparue comme une provocation insoutenable, une usurpation de la souffrance contenue depuis tant d’années. Le TPE entend cette parole, il dit sa solidarité autant que la colère d’avoir été trompé et utilisé.

Depuis, il est opposé par certains que le théâtre ne peut décider avant qu’un tribunal compétent ne se soit prononcé suite à un dépôt de plainte. Qu’il conviendrait donc de fermer les yeux, oreilles, de verrouiller esprit et langue, de continuer. Effectivement, il ne nous appartient pas de juger du point de vue de la Justice. Nous ne le faisons pas. Quid en revanche de l’engagement artistique ? S’est-il du fait même de la pertinence concrète d’une réalité, volatilisé, vidé du sens que pourtant nous clamons au fil des programmations et des saisons, être notre fondement ? Comme figé dans le choc et le bouleversement entrevu, a-t-il perdu toute forme, tel un objet apolitique sans goût et sans odeur monté sur la chaîne de la fabrique sociale ? La promesse de l’art est celle de l’émancipation. Nous défendons et construisons cette promesse chaque jour dans notre pratique professionnelle. Se détourner au moment où celle-ci nous confronte ? Le TPE est engagé contre toutes les formes de discriminations depuis plus de 20 ans, c’est à ce titre qu’il décide de ses actes. 

Quant à la danse, elle est dans une réalité économique fragile. Et elle souffre encore des préjugés des défenseurs de la pudeur dont elle vient trop souvent écorner les représentations rigoristes. Certains nous ont demandé d’ailleurs, au nom des jeunes interprètes des compagnies en danger, de garder sous cloche notre vue, encore. On nous a expliqué parce que l’on estimait que nous n’étions pas en capacité de comprendre, que nous étions « écervelées », que la danse c’était cela, complexité et ambigüité. Nous ouvrons grand les yeux, prenons note et rassurons nos interlocuteurs. Nous sommes danseuses et danseurs depuis des années, programmons la danse, nous sommes public engagé, nous défendons et soutenons la danse. Nous savons qu’elle n’est pas un écran, voile du défoulement des pulsions d’appropriation du corps d’un autre, d’une autre, outil de conservation d’un ordre social patriarcal, qu’elle ne peut porter un geste d’oppression. Car nous savons à quel point elle est la liberté, tout au contraire, pour tous et toutes ces jeunes artistes, des faubourgs de Soweto au cœur des grandes villes occidentales. 

Le silence a étouffé. Souhaitons que la voix porte loin. 

Pour le Théâtre Paul Eluard, le conseil d’administration et les membres de l’équipe en solidarité, 
Valérie Lafont, directrice par intérim, Christian Ourmières, président. 
Contact > Valérie Lafont > directions@tpebezons.fr / 01 34 10 20 20
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ET AUSSI 

Enfin, on peut indiquer qu'il existe un siteL'envers du décor ICI, qui recueille, anonymement, les « témoignages sur les violences sexistes et sexuelles subies dans le milieu du spectacle (cinéma, audiovisuel, spectacle vivant, arts visuels, etc). » À ce jour, la danse en est absente. 

Sur le site www.balancetonporc.com on trouve le seul témoignage semble-t-il à ce jour qui concerne le milieu de la danse : celui d'une femme de 29 ans, relatant des faits d'agression sexuelle survenue quand elle en avait 16, d'un professeur de danse, dans un club de danse à Lille (ICI). Elle demeure anonyme, ne donne pas de nom, ni de l'agresseur ni du lieu.
Fabien Rivière
ON PEUT LIRE 
Témoignages de femmes contre le chorégraphe Daniel Dobbels : sa pièce déprogrammée, par Ève Beauvallet, Libération, 22 novembre 2017. ICI 

Page extraite du programme papier du Théâtre Paul Eluard de Bezons, saison 2017-2018