mardi 18 mars 2014

Être soi-même, quel pied ! (le L.A. Dance Project 2 de Benjamin Millepied au Théâtre du Châtelet)


Nous sommes sortis assez bouleversés de la première représentation du programme que le Los Angeles Dance Project (ou L.A. Dance Project) que dirige le chorégraphe Français Benjamin Millepied présentait au Théâtre du Châtelet du 5 au 9 mars..

Mais pas pour les raisons escomptées. Ce ne sont pas tant les quatre pièces que nous retiendrons, dans un programme certes respectable, mais les discussions avec trois interprètes de cette excellente compagnie à l'issue de la représentation. Accueillants, souriants, et surtout prêts à écouter les réserves qu'un inconnu (l'auteur de ces lignes) formulait sur la soirée et à y répondre de façon argumentée et tranquille. Mélange rare d'humanité et de pensée.

La critique amicale et bienveillante n'est pas perçue le plus souvent comme pouvant être stimulante. Pourtant, le débat est un élément vivant de la démocratie. 

L'idée de cette compagnie comme collectif de créateurs, que défend Benjamin Millepied, avait ainsi pris corps devant nous de façon inattendue et surprenante. Il est vrai que l'on ne donne la parole comme d'habitude qu'à l'un, et pas aux autres.

En écrivant cela, nous faisons preuve d'un optimisme excessif. Nous commettons même une erreur puisque le « Collectif de créateurs » désigne, dans le programme, non pas les danseurs mais « Charles Fabius, Nicholas Britell, Mathieu Humery, Nico Muhly ». Respectivement « Producteur fondateur » (titre officiel), « Compositeur, pianiste et producteur », « vice-président et directeur du département photo de Christie's » et « compositeur » (les trois dernières désignations sont extraites des biographies fournies dans le programme vendu 10 €). L'ancien danseur Français Dimitri Chamblas, qui a travaillé avec Régine Chopinot, Mathilde Monnier, Emmanuelle Huynh et Boris Charmatz, ne figure plus dans ce Collectif.   

Quant à la soirée proprement dite, elle nous a plongé dans une grande perplexité.

EMANUEL GAT Morgan’s Last Chug [Dernier souffle de Morgan] 


En ouverture, le chorégraphe Israélien installé en France depuis 2007 Emanuel Gat présentait Morgan’s Last Chug [Dernier souffle de Morgan]. C'est très intéressant, sauf que cette écriture et atmosphère très particulières ont déjà été vues... il y a ving ans... au même endroit. Dans les années 90 en effet William Forsythe et son Ballett Frankfurt régalaient les spectateurs du théâtre du Châtelet. Sans doute tout cela est-il aujourd'hui très bien fait, mais comment accepter vraiment la proposition ? D'autant que jadis l'émotion nous submergeait. Aujourd'hui, on observe avec une certaine distance un processus. Du William Forsythe, mais sans son âme. Ne faut-il donc n'avoir aucune mémoire ? Et aucune culture chorégraphique (au sens le plus simple de savoir que quelque chose existe ou a existé) ? Et, puisque l'oubli semble avoir frappé tant de gens, on trouvera à la fin de ce texte la liste complète des œuvres de William Forsythe avec son Ballett Frankfurt qui y furent jouées. 

HIROAKI UMEDA Peripheral Stream [Courant périphérique]
Ci-dessous, Morgan Lugo








Le Peripheral Stream [Courant périphérique] du Japonais Hiroaki Umeda est la meilleure surprise de la soirée. Le dispositif vidéo est particulièrement efficace et la danse fluide.   

Mais cela fait penser au défunt Dumb Type, sans en avoir le génie fondateur, que nous avons découvert à la Maison des Arts de Créteil dans les années 90. Sur Wikipédia on trouve cette description : « Dumb Type (en anglais : imbécile) est un collectif d'artistes multidisciplinaire fondé en 1984 à Kyoto (Japon) par des étudiants de l'Université municipale des Arts de Kyoto. Il regroupe des comédiens, graphistes, vidéastes, architectes, danseurs, ingénieurs du son, musiciens, et expose ses œuvres en tous lieux, investissant l'espace par des installations complexes, pour critiquer avec un humour féroce la transformation de notre quotidien par la technologie, remettre en cause la toute puissance des médias, ou questionner sur les frontières entre la vie et la mort. » Hiroaki Umeda semble n'en conserver que la forme plastique, évidée de tout contenu social et politique. 

BENJAMIN MILLEPIED Closer [Proche]

Sans doute le seul intérêt de Closer [Proche], de Benjamin Millepied, est-il de nous faire prendre conscience à quel point il a progressé depuis. Ce duo de 2006 est des plus traditionnel : un grand gaillard et une petite jeune femme qui lui arrive à l'épaule. Il est un peu inquiétant que la proposition ait recueilli les plus forts applaudissements. Mais il est vrai qu'après la période extra-ordinaire du Ballett Frankfurt - William Forsythe (1989-1998), s'est abattue une ère conservatrice en matière de danse. 
   
Le sujet de l'amour entre deux êtres a été traité avec plus d'ampleur et de profondeur dans l'exceptionnel Reflections de Millepied, présenté lors du premier passage de la compagnie en mai 2013. Un amour égalitaire, sans violence ni domination ; et sans mièvreries. Ces réflexions rejoignent celles du sociologue Français Pierre Bourdieu, qui écrivait dans La domination masculine, paru en 1998, qu'il souhaite « la mise en suspens de la force et des rapports de force qui semble constitutive de l'expérience de l'amour ou de l'amitié, » précisant que s'en est ainsi « fini (...) des stratégies de domination qui visent à attacher, à enchaîner, à soumettre, à abaisser ou à asservir en suscitant des inquiétudes, des incertitudes, des attentes, des frustrations, des blessures, des humiliations (...). (p. 117) » De quoi faire ricaner les cyniques.

JUSTIN PECK Murder Ballads [Ballades meurtrières]  



Le Murder Ballads [Ballades meurtrières] de l'États-Unien Justin Peck est aussi un bon travail. Mais Jerome Robbins faisait la même chose il y a cinquante ans. Précisons que Justin Peck, 26 ans, est soliste au New York City Ballet depuis février 2013, chorégraphe en résidence depuis juillet 2011, et compte 19 ballets à son actif, réalisés de 2009 à aujourd'hui.   

LE PASSÉ EST-IL L'AVENIR ?

Benjamin Millepied, qui prendra la direction du Ballet de l'Opéra national de Paris le 15 octobre prochain, compte inviter Justin Peck (cf. photo à droite). Pourquoi pas. Mais il faudra expliquer à ce dernier que depuis cinquante ans il s'est passé beaucoup de choses dans le domaine de la danse en Europe et singulièrement en France. Et qu'il ne peut pas faire comme si le monde n'avait pas changé. 

En résumé, on peut dire qu'il s'agit d'une soirée Gat-Forsythe, Umeda-Dumb Type, Millepied-Preljocaj et Peck-Robbins. D'où l'inévitable question : quelle modernité Benjamin Millepied veut-il installer à l'Opéra de Paris ? D'autant que les propositions véritablement novatrices sont écartées. Ainsi, pas de Michael Clark, de Karole Armitage ou d'Andonis Foniadakis. Sans même parler d'une pièce aussi puissante que The Great Mass de l'Allemand Uwe Scholz (1958-2004).   

Dans les années 90, le hall du Théâtre du Châtelet comptait un guichet qui proposait des places peu chères pour les personnes aux revenus modestes, comme par exemple les étudiants (prix des places : 55 et 44 € pour une bonne visibilité; la carte jeune n'est plus disponible depuis l'année dernière). Tout cela a disparu. Et le soir de la première, c'est Vivendi, multinationale française spécialisée dans la communication et le divertissement, qui l'occupait...   
Fabien Rivière
Photographies de Marie-Noëlle Robert pour le Théâtre du Châtelet.  

Benjamin Millepied présente une création, Daphnis et Chloé, du 10 mai au 8 juin, à l'Opéra de Paris - salle Bastille En savoir +. Diffusion en direct au cinéma le 3 juin et en différé sur France Télévisions. 

Liste des œuvres de William Forsythe avec le Ballett Frankfurt jouées au Théâtre du Châtelet de 1989 à 1998 (directeur du théâtre : Stéphane Lissner) : 
décembre 1989 : Impressing the Czar - Pretty Ugly - Die Befragung des Robert Scott - Enemy in the Figure
— octobre 1990 : Slingerland - Limb’s Theorem
— juin 1991 : No Wild Ones - The Vile Parody of Address - The Second Detail
— février/mars 1992 : Artifact - The Loss of Small Detail
— octobre 1992 : New Sleep - Hermann Schmermann - As a Garden in this Setting
— juin 1993 : Impressing the Czar 
— octobre 1993 : Alie/n A(c)tion + The Vile Parody of Adress -Septetxt - Quintett
— avril 1994 : Hermann Schmermann - Enemy in the Figure - Quintett + As a Garden in this Setting
— juin/juillet 1995 : Eidos:Telos + Firstext - Invisible Film - Of any if and
— mai 1996 : Limb’s Theorem - Six Counter Points
— juin/juillet 1997 : The Loss of Small Detail + Sleepers Guts
— juin 1998 : Isabelle’s Dance + Eidos:Telos - Hypothetical Stream 2 - Firstext - Quintett  

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