lundi 9 décembre 2013

Le concours (Re)connaissance 2013 mi-figue mi-raisin

LE PROJET 

Le concours (Re)connaissance est né en 2009 à l'initiative du Pacifique - Centre de développement chorégraphique (CDC) à Grenoble et de la Maison de la Danse de Lyon. Il s'adresse à des chorégraphes, explique que son objectif est de « rendre visible la diversité de la création, de mieux soutenir des chorégraphes encore peu identifiés ou peu diffusés »,  de les « accompagner sur une longue durée. » 

Il est annuel et se déroule sur deux jours en fin d'année. Il se déplace en région Rhône-Alpes, s'est tenu successivement à Meylan (au nord-est de Grenoble), Décines (est de Lyon), Annemasse (à 1 km de Genève), Echirolles (sud de Grenoble) et de nouveau à Meylan cette année. Il devait durer initialement quatre ans, mais le bilan des années 2009-2012 étant considéré comme positif, il se poursuit pour trois ans. 

Pour cette 5° édition, 19 structures nationales de diffusion participaient (voir liste plus loin). Certaines d'entre elles choisissent une compagnie (contre un appel d'offre comme avec le concours Danse élargie à Paris; depuis 2010). La durée d'une pièce est de 25 minutes (contre 10 mn. pour Danse élargie). Elle doit comporter de trois à cinq interprètes (contre de trois à plus sans limite). Onze compagnies étaient retenues cette année (contre vingt).

LES PIÈCES PRÉSENTÉES - première soirée 

Les photos sont de Christian Rausch (prises lors du concours), sauf indications contraires.


Olatz de Andrés (Espagne) tente avec Privolva d'articuler travail chorégraphique sur le plateau et travail vidéo-cinématographique sur l'écran blanc qui occupe tout le fond de la scène. Pas d'images, mais des extraits sonores de films de Godard, à fortes teneurs intellectuelles (comme par exemple le « Nous vivons dans l'oubli de nos métamorphoses »), le texte étant traduit en espagnol au milieu de l'écran. On nous parle de citation, mais ce sont surtout les affres de propos décontextualisés qui gênent. La danse n'est pas inintéressante mais écrasée par une vidéo glaçante et bavarde qui exprime exactement le contraire.   

Comme son titre peut le laisser penser, il est question de peinture avec le De Pictura d'Aurélie Gandit. La bande son mène la danse, un conservateur et une jeune femme décrivant l'un après l'autre un tableau que l'on ne verra jamais. Pourquoi pas, sauf que c'est très ennuyeux. La danse, au statut second, est illustrative et assez pauvre. Photo Mathieu Rousseau 

Avec Jungle speed Sophie Bocquet essaie de saisir ce que le dossier de presse nomme « la condition humaine » de marginaux perdus. Le programmateur qui présente la pièce parle lui d'« attrait pour le social » et de propos « sociologique ». Mais il n'est pas sûr qu'elle évite une vaine hystérie.

On aura peut-être remarqué que l'on parle beaucoup dans ces trois premières pièces. Mais pas pour dire des choses passionnantes.

En contemplant le trio constituant Against the flow de la finlandaise Anu Sistonen, on se demandait ce que cette danse néo-classique faisait ici (pour autant qu'elle se contente de reproduire paresseusement les codes "ancestraux" de cette dernière) qui plus est quand c'est la lugubre sonate pour piano n°3 de Frédéric Chopin qui sert de bande son. Qui plus est dans une approche psychologisante, une femme et deux hommes de noir vêtus, avec de gentils portés, se rapprochant et s'éloignant. William Forsythe ou Karole Armitage peuvent jouer avec ces conventions, et raconter des histoires d'aujourd'hui, pour reprendre l'expression du premier. Ce qui n'est vraiment pas le cas ici.  
   
Que pouvait donner l'Issue de secours d'Iffra Dia sans sa scénographie qui marque l'enfermement des cinq excellents interprètes ? Le résultat est concluant, qui souligne encore plus clairement la qualité de l'écriture, constamment inventive, acérée sans être sèche, sans gras. Comme Forsythe avec la danse classique jadis, il peut nous raconter des histoires d'aujourd'hui, avec des outils du hip hop pour une danse contemporaine au prise avec l'époque, proche – par l'émotion – et mise à distance – par le travail d'élaboration de l'écriture chorégraphique. L'écriture se nourrit du réel pour reprendre le titre d'une œuvre récente d'Israel Galván. Elle ne se referme pas sur elle-même, en se considérant comme autosuffisante (cf. notre L'art d'Iffra Dia fait du bien). On peut penser à une fraternité d'esprit avec le brésilien Bruno Beltrão dont le Théâtre de la Ville à Paris vient juste de découvrir et saluer avec chaleur la puissance inouïe de CRACKz.     

Le Sous ma peau de Maxence Rey est la seconde bonne surprise de la soirée. Un plateau vide, trois chaises, et trois femmes nues. La lumière vient du ciel et coule sur la peau des danseuses. L'identité des personnages demeure inconnue. D'ici ou d'ailleurs ? Mais quel ailleurs ? Chaque visage est recouvert d'un écran blanc. Marionnette ou hybride ? Silence ou dévastation ? La nudité est frontale mais le mystère reste entier.   

LES PIÈCES PRÉSENTÉES - seconde soirée

Tabea Martin (Suisse), Duet for two dancers - 2 danseurs + 1 interprète (absent)
Eun Young Lee, Roue : variation 1 - 4 interprètes Photo Clotilde Amprimoz 
Pierre Bolo, Mad Men - 3 danseurs
Arthur Harel, All along far away - 5 interprètes
Sarah Crépin et Étienne Cuppens, Queen Kong  - 3 danseuses

LES LAURÉATS

1er prix du jury : Maxence Rey (93) Sous ma peau

2° prix du jury : Tabea Martin (Suisse) Duet for two dancers


Prix du public : Anu Sistonen (Luxembourg) Against the flow


Prix spécial offert par le Parc de La Villette, Paris : Pierre Bolo (Nantes) Mad Men
 

La composition du jury changeant chaque année, chaque édition du concours est un recommencement, encore plus susceptible de surprise/s. On pourrait parler comme pour les vins, de crus. Les mauvais, comme en 2010, les excellents comme en 2011 à Annemasse, et les plutôt moyens comme cette année. Maxence Rey méritait un prix. L'énorme déception est l'absence stupéfiante d'Iffra Dia au profit de la séduction assez facile de Tabea Martin dépourvue d'enjeux dramaturgiques. 

Le choix du public de primer une forme de danse néo-classique laisse perplexe. Il est bien précisé qu'il s'agit d'un concours de danse contemporaine. On serait dans le hors sujet. Mais les tableaux construits par le concours (voir ci-dessous) indiquent que si la compagnie néo-classique a bénéficié du plus de votes avec 16,6 %, on peut aussi soutenir que 83,4 % du public n'a pas voté pour elle. 

Le sentiment que dans les deux cas la séduction puisse primer sur un véritable travail de fond peut choquer. La question renvoie à l'état d'une culture chorégraphique où la logique du marché et donc de la surface prime de plus en plus.    
  

QUI CHOISIT LES COMPAGNIES ? 

Olatz de Andrès (Espagne) proposée par le Malandain Ballet et le Festival Le Temps d'aimer la danse (Biarritz, 64) - Thierry Malandain
Aurélie Gandit (Nancy) roposée par le Centre Culturel André Malraux - Scène Nationale (Vandoeuvre-lès-Nancy, 54) - Dominique Repécaud

Sophie Bocquet (Essonne) proposée par Micadanses et Faits d'hiver (Paris, 75) - Christophe Martin
Anu Sistonen (Finlande) proposée par le Centre de création chorégraphique Luxembourgeois, Trois C-L Luxembourg - Bernard Baumgarten

Iffra Dia (Trappes) proposé par  Initiatives d'Artistes en Danses Urbaines, Parc de la Villette (Paris, 75) - Florence Berthout
Maxence Rey (Seine-Saint-Denis) proposée par La Briqueterie - CDC (Vitry-Sur-Seine, 94) - Daniel Favier

Tabea Martin (Suisse) proposé par Le Gymnase - CDC de Roubaix - Céline Bréant (Roubaix, 59)
Eun Young Lee (Clermont-Ferrand) proposée par La Rampe et La Ponatière - Jacky Rocher (Echirolles,  38)

Pierre Bolo (Nantes) proposé par Musique et Danse en Loire Atlantique, Yves de Villeblanche (Orvault, 44)
Arthur Harel (Paris) proposé par le Centre national de la Danse (CND) de Pantin - Monique Barbaroux (93)
Sarah Crépin et Étienne Cuppens (Le Havre) proposés par Rive Gauche - Béatrice Hanin (Saint-Etienne-du-Rouvray, 76)

Les PARTENAIRES 

Cette année 19 partenaires se sont associés. Nous avons indiqué en souligné ceux qui participent à diffuser les œuvres primées pour cette édition.  

4 Centres de Développement Chorégraphique (CDC)
Le Pacifique, Grenoble - Le Gymnase, Roubaix - Micadanses, Paris - La Briqueterie Vitry-sur-Seine (sud de Paris)

2 Scènes Nationales (SN) 
L'Hexagone, Meylan (nord-est de Grenoble) - Centre culturel André Malraux, Vandoeuvre-les-Nancy

4 Scènes conventionnées danse (SCD)
La Rampe et la Ponatière, Echirolles (sud de Grenoble) - Le Dôme Théâtre, Albertville - Onyx. La Carrière, Saint-Herblain (ouest de Nantes) - Rive Gauche, Saint-Etienne-du-Rouvray (sud de Rouen)

– 2 Centres chorégraphiques nationaux (CCN)
Malandain Ballet, Biarritz - Ballet de Lorraine, Nancy 

–   Centre national de la Danse (CND), Pantin (93)

– 6 Autres structures
Maison de la Danse, Lyon - Musique et danse en Loire-Atlantique, Orvault (nord ouest de Nantes) - L'Avant-Scène, Cognac - Initiatives d'artistes en danses Urbaines, Paris - Trois c-l Centre de création chorégraphique Luxembougeois, Luxembourg - Théâtre de Vanves (sud de Paris)

Se dessine en creux les lieux qui ne participent pas à montrer les lauréats : la Maison de la danse de Lyon, le Centre national de la danse (CND) à Pantin, Le Dôme Théâtre à Albertville, L'Avant-Scène à Cognac; quant à Initiatives d'artistes en danses urbaines-La Villette à Paris, le Théâtre de Vanves dans le sud limitrophe de Paris et Micadanses à Paris qui pourraient prétendre être sur le même territoire on pourrait estimer qu'ils devraient présenter alternativement les lauréats.  

Le JURY - « un jury de cinq professionnels »

La présentation officielle fait état d'« un jury de cinq professionnels ». Ainsi présenté : 
Kerstin Evert | K3 Hamburg
Michel Vincenot | ancien directeur du Théâtre de Pau
Roberto Casarotto | Operaestate Bassano
Thierry Duclos | Trait d’Union Paris
Elisabetta Bissaro | La Briqueterie | CDC Val de Marne

Une présentation plus détaillée donne ceci : 
– Michel Vincenot, Théâtre de Pau, Ancien directeur

– Kerstin Evert, K3 - Zentrum für Choreographie / Tanzplan Hamburg (Allemagne), Directeur artistique 
– Roberto Casarotto, Operaestate, Bassano del Grappa (nord est de l'Italie), Projets internationaux en danse
– Thierry Duclos, Trait d’Union, Paris, Directeur - Agent artistique 
– Elisabetta Bissaro, La Briqueterie CDC Val de Marne, Chargée du développement des partenariats européens

Il apparaît clairement que quatre jurés sur cinq appartiennent à des structures de programmation. Le cinquième est chargé de faire tourner des compagnies, en relation avec ces structures. En fait « de cinq professionnels », il serait plus précis sinon plus juste de parler « de cinq programmateurs ou associés ». Est-ce à dire que les programmateurs sont autosuffisants pour juger (d')une œuvre ? Qu'il ne doit pas y avoir de mélanges ? Qu'ils ont écrits seuls l'histoire de l'art ?  La Briqueterie, présente dans le jury, proposait une pièce, qui a eu le premier prix.   

Pourtant, l'affiche de la manifestation indique : « (re)connaissance des pairs, des critiques, du public. » Initiateurs et principaux décideurs le mot "programmateurs" n'apparaît cependant pas.

Le danseur et chorégraphe vivant à Nantes François Grippeau est mort le 1er novembre dernier (lire notre Le danseur et chorégraphe François Grippeau est décédé). Il avait présenté une pièce lors de l'édition 2011 du concours (Re)connaissance, alors à Annemasse, où nous l'avions rencontré ainsi que certains de ses interprètes. On aurait pu attendre un hommage ou un petit mot à son sujet. Mais rien dans les textes ni lors des deux jours. Dommage.     
Fabien Rivière

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