vendredi 18 novembre 2011

Interview : Bernardo Montet déménage

Bernardo Montet présente sa nouvelle création pour 7 interprètes, Des hommes, les 30 novembre, 1er et 2 décembre à Tours, et le 8 décembre à Bourges. C'est sa dernière pièce pour le Centre chorégraphique national de Tours dont il quitte la direction en cette fin d'année.  

— Comment a émergé cette pièce et la nécessité de sa thématique ? 

Bernardo Montet : J'écoutais la radio ce matin. Un romancier expliquait que ce n'était pas lui qui choisit les sujets, mais que c'étaient les sujets qui le choisissent. Ils viennent à vous. Des thèmes récurrents traversent mes pièces : la colonisation, l'origine, non pas au sens territorial mais au sens de ce qui nous fonde, la question du genre et de l'assignation, qui se pose dès notre naissance : être un homme, c'est ça, être une femme, c'est ça, être français, etc. Peut-être que dans les œuvres d'art, cette notion éclate, elle déborde. Peut-être que le rôle d'un travail artistique c'est de permettre que les frontières soient plus perméables, en tout cas demandent à être repoussées. Il y a aussi ce mal où l'homme est un loup pour l'homme. Est-ce inévitable ? De quoi sommes-nous faits ? Comment faire pour que cela soit évitable, est-ce l'amour, est-ce se connaître soi-même ?

Le texte sur lequel nous travaillons, Le bagne [1], de Jean Genet (1910-1986) montre comment un espace de liberté peut s'ouvrir malgré une pression énorme. C'est la puissance de l'imaginaire. Genet parlait d'une dépression sans fond. Dans ce vertige, plus il allait vite et s'enfonçait dans la dépression, plus il mettait en place une logique imaginaire pour lui permettre de survivre. Un vertige en entraînait un autre. Je m'y retrouve. J'aborde la question du panoptique, ce lieu d'enfermement : tout est vu et rien ne peut être dissimulé ; seul notre propre corps peut cacher quelque chose. Nous sommes à vue. Dans cette exposition permanente et maximale, comment le corps parvient-t-il à (se) préserver des espaces d'intimité ? 

C'est une pièce minimale, il n'y a rien, tout est blanc. Les costumes sont sobres et monochromes.

— Par rapport à cet enfermement et à cette violence — la sienne et celle des autres — de quels outils disposons-nous ?  

— On qualifie souvent mes pièces de violentes. Je réponds en citant Marina Tsvetaieva, une des compagnes du poète Boris Pasternak. On disait ses poèmes violents. Elle répondait : « Ce ne sont pas mes poèmes qui sont violents, ce sont les sentiments ». C'était une passionnée. Elle ajoutait : « Si vous avez aimé ne serait-ce qu'une fois, c'est très violent ». Si l'on va au bout d'un amour, la passion extrême, cela nous met dans un état déjà physiquement puissant, une sorte de violence dans le sens où le corps ne trouve pas de paix. On ne dort pas. Le moindre regard nous met en pleurs ou en joie. Les sentiments sont au plus haut point. Je veux bien entendre la violence dans ce sens-là. 

Quand deux corps se trouvent réunis, l'un va dominer l'autre. Violence psychologique ou mentale. La violence psychologique et mentale est profonde. Elle est plus difficilement décelable que la violence physique. 

Ma violence est plus dans une forme réflexive. J'ai besoin d'un espace pour écouter ce qui se passe. 

— Durant votre direction à Tours, votre corps et votre danse ont-ils évolué ? 

— Oui. Oui. D'abord j'ai grossi, et j'ai vieilli. Je suis ici depuis pratiquement neuf ans. Par contre, je pense que des choses sont restées constantes. Je suis de plus en plus lucide de cela. Le travail de création ne s'est pas fait uniquement dans un studio. Il s'est déployé de façon horizontale, autour de questionnements :  Quelle est la place d'un créateur dans la cité ? Qu'est-ce qu'être un citoyen engagé, conscient de sa place et de sa responsabilité artistique. Il veille. Quelqu'un qui travaille de 8 à 10 heures par jour sur une machine ne peut veiller. Les moyens qui nous sont octroyés sont là pour rendre l'accessibilité à l'art la plus simple possible. Je me suis beaucoup intéressé aux quartiers, aux populations dites "empêchées", pour reprendre les termes employés. Ce sont des gens qui n'ont pas l'habitude de venir aux spectacles, et qui pourtant ont un geste qui les fonde. C'est la richesse d'un être humain. Chacun d'entre nous a la capacité d'amener quelque chose à la communauté par sa propre recherche. C'est l'espace sensible de chacun. Ne pas toujours être dans un rapport comptable. Proposer un espace de liberté. 

– Quel a été le regard des tutelles (ville, département, région et État) sur cette prise de position ? 

– Elles ne sont pas contre. Mais cela induit d'autres priorités. Je ne suis pas là pour faire briller une ville, mais pour faire que chaque être humain prenne conscience de sa puissance d'individu, de citoyen. Je ne suis pas là pour divertir, façon peut-être de cacher ce qui ne va pas. Divertir, oui, mais pas seulement. Il est important que nous portions avec bonheur, joie et ferveur la communauté dans laquelle nous sommes inscrits. C'est une démarche, c'est un travail. Il est vrai qu'il est plus facile d'allumer sa télé, et de zaper sur les 300 chaînes maintenant disponibles. Mais l'endormissement est plus dangereux que tout. 

— Que pensez-vous de l'outil "Centre chorégraphique national" ? 

— C'est une très bonne question. L'outil a été beaucoup critiqué, mais il demeure un espace très performant, très lié à celui ou celle qui le dirige. L'avantage de ces lieux est qu'ils s'adaptent à ses directrices ou directeurs. On a dix-neuf centres, et dix-neuf sont différents. Ils fonctionnent de façon très différentes les uns des autres. Leur point commun est d'être consacré à la danse, c'est-à-dire à l'art, ce qui est de plus en plus difficile à faire admettre aux politiques. La population comprend de moins en moins pourquoi des outils se consacrent à la recherche et à la création. Nous sommes dans une société comptable, et tout doit se légitimer par des chiffres sur le mode du "Combien ça rapporte ?". Une anecdote : dans un atelier, la première année, une femme demeure assise dans le public. La deuxième année, elle est allée avec sa chaise se mettre avec les autres. La troisième année, elle participe. La quatrième année, elle invente, elle crée. C'est magnifique. Quels sont les espaces qui permettent cette durée ? Il n'y en a pas. Aujourd'hui la question de l'individu est complètement écartée. On doit remplir une charge au sens quantitatif du terme, et si on ne la remplit pas, on est jeté. La question de l'individu est de moins en moins première. L'artiste est là pour la remettre au centre. C'est à partir de l'individu qu'une communauté se construit. Ce n'est pas un projet sur un papier. 

— Voulez-vous diriger un autre Centre chorégraphique national ? 

— Non. 

— Pourquoi ? 

— Diriger un Centre c'est diriger des équipes, des psychologies, c'est avoir les mains dans le cambouis politique, c'est souvent répondre. Je pense que j'ai besoin d'un peu de recul, et de me consacrer plus à moi en tant qu'artiste et chercheur, et moins en tant que directeur de projet. Etre moins redevable à la communauté. 

— Est-ce qu'il faut inventer de nouveaux outils [pour la danse] et lesquels ? 

— Oui, il faut inventer de nouveaux outils qui soient en phase avec l'évolution de notre société. Aujourd'hui, la planète devient un village. On le voit en ce moment avec ces problèmes d'euros, de grèves, avec ce qui se passe en Europe. Une autre mentalité est à mettre en place. Les outils actuels sont trop fermés, trop cloîtrés sur des modalités qui ne sont plus efficaces. Aujourd'hui, dans nos lieux, on doit être bilingue, trilingue, quadrilingue, c'est l'évidence. On ne peut plus se contenter uniquement du français. Dans les centres chorégraphiques vous entendez parler anglais très couramment. Dans les autres pays, les langues étrangères sont plus pratiquées. Les outils doivent être moins institutionnels, et plus en phase avec les besoins de la population. La circulation des artistes, nationaux et internationaux, doit être plus importante. L'institution n'est pas dans cette logique. Pour elle, un artiste c'est un lieu ou un lieu, un artiste. 

Le musée est un espace de conservation. Or un musée pourrait être un espace de création. Il existe un espace consacré à la danse qui s'appelle Musée, où l'on fait de la création [le Musée de la danse - Centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne, créé et dirigé par Boris Charmatz, depuis le 1er janvier 2009, cf. ICI]. On ne doit pas changer de label, mais le re-questionner, ou le questionner. 

— On conserverait le nom de "Centre chorégraphique national" ? On n'invente pas un nouveau nom ?  

— Concernant le qualificatif de "national" : le mot "national" a une telle consonance aujourd'hui, qu'il faudrait lui substituer "international", d'emblée. Institutionnellement parlant, être "national", c'est considérer que notre nation peut être seule, complètement autonome. Or, cette dernière est forcément en porosité avec ce qui se passe autour. On doit revisiter tous les principes fondateurs de la démocratie et de l'altérité. Le mot "démocratie" est beau, comme "liberté". N'en inventons pas un autre. Mais peut-être faut-il réactiver ce terme. Avant, la parole était source de magie. Celui qui parlait était source de magie. Encore aujourd'hui. Ceux qui ont de l'éloquence ont plus de pouvoir. Le pouvoir politique est aussi un pouvoir magique. Les mots peuvent guérir, ou tuer. 

—  Comment envisagez-vous la question de l'après-Centre chorégraphique ? 

— Je prévois d'aller dans un espace, imposant mais non institutionnel, de 6.000 m², avec deux cinémas d'art et d'essai, une salle de concert de musique actuelle, une compagnie de danse et une compagnie de théâtre [2]. Ces quatre associations mènent un projet commun. On est en préfiguration durant l'année 2012, à Morlaix, en Bretagne. Ce projet me passionne au plus haut point. Ce sont des artistes qui en sont à l'origine. Ils ont une certaine bouteille, comme on dit. Ce qui leur évitera certains enthousiasmes juvéniles. Ma place est de donner une dimension internationale au projet, au-delà de nos frontières et de nos océans. Penser là où je suis, mais avec le monde. Emporter le monde avec nous. 
Bernardo Montet : De Tours (en bas à droite) à Morlaix (en haut à gauche, noté (A))
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—  Le statut de la compagnie sera compagnie indépendante ? 

—  Précisément, il s'agit d'une compagnie indépendante à l'intérieur d'un projet. Mais j'ai déjà été compagnie indépendante. Comme disait Nietzsche, quand on est en haut de la colline, isolé, il faut redescendre dans la vallée pour se confronter au peuple, et quand on est trop à l'aise dans cette position, on doit repartir dans la colline pour réfléchir. La direction d'un lieu institutionnel n'est pas un plan de carrière. Il est lié à un projet. Un centre chorégraphique, c'est une équipe qui se mobilise sur le projet d'une femme ou d'un homme (sur différents niveaux). Dans la configuration d'une compagnie indépendante, c'est impossible (budgétairement) car on est (pratiquement) seul. 

— Il existe des compagnies indépendantes qui sont associées à des lieux.

— On est associé, mais on n'est pas à l'origine d'un projet. C'est le directeur du lieu qui a son propre projet, la compagnie indépendante le nourrissant. Si la compagnie a son propre projet, c'est compliqué.

— Vous serez dans un collectif. 

—  Le terme collectif a été beaucoup utilisé. Je préfère celui d'agglomérat. Ça s'agglomère. Le cinéma rencontre le public plusieurs fois par jour, ce qui n'est pas le cas du théâtre et de la danse. Comment associer ces différents publics ?

La révolution a touché ces derniers temps plusieurs pays ou territoires : le Maghreb, le Machrek [ou Orient arabe (Egypte, Syrie, Irak, etc.) ; Machrek signifie Levant, par opposition à Maghreb qui veut dire Couchant], Madagascar, la Jamaïque ou Haïti. Comment ces révolutions résonnent en moi ? Comment elles me touchent ou me laissent impassible. Il existe un cinéma ou des cinémas dans ces espaces. Il est important d'être à son/leur écoute. Par ailleurs, en Tunisie, un mot signifie "La jouissance par le regard", qui n'est utilisé que pour les hommes. Or, aujourd'hui des femmes philosophes Tunisiennes veulent elles aussi jouir par le regard tout en se disant femmes. C'est une révolution intellectuelle. Elle n'est pas qu'artistique, mais touche tous les niveaux. 

Nous sommes des lieux de ralentissement. Nous pouvons accueillir des gens dans des lieux où ça ralentit. On n'est pas obligé d'être toujours dans une suractivité.   

— Comment évolue votre budget, de Centre chorégraphique national à compagnie indépendante ? 

— Je passerai d'un budget de 1,6-1,5 million à 80.000-130.000 € (par an). Cela n'a plus rien à voir, mais en même temps c'est une grande liberté. Ça se paie, la liberté. 

[1] Jean Genet a beaucoup travaillé le texte, qui n'ait cependant paru qu'après sa mort, en 1994, aux éditions L'Arbalète.
[2] À travers l'association SEW (Siou), pour Salamandre-Entresort-Wart (respectivement consacrées au cinéma d'art et d'essai, au théâtre contemporain et aux musiques actuelles). SEW sera installé dans les bâtiments de l'ancienne Manufacture des tabacs (cf. ICI, et ICI). 

PHOTOS Le portrait de Bernardo Montet est signé Marc Jauneaud. Les autres photos sont de Bernard Duret. 

Des hommes, de Bernardo Montet, mercredi 30 novembre 19h, jeudi 1er décembre 20h et vendredi 2 décembre 20h (www.ccntours.com), et jeudi 8 décembre à Bourges (au Nadir, Emmetrop, ICI)
Avec Armelle Dousset, Raphaël Dupin, Bernardo Montet, Michèle Murray, Haja Saranouffi, Dimitri Tsiapkinis, Marc Veh. 
Rencontre autour de Jean Genet, Avec Albert Dichy (directeur  littéraire de l'Institut Mémoires de l'Édition Contemporaine [IMEC] - Paris) et coéditeur de Jean Genet à la Pléiade, Geneviève Vincent (Assistante et texte) et Bernardo Montet, À la Librairie Le Livre 24 place du Grand Marché, Tours, Entrée libre. 
▶ Atelier de pratique, La question du corps dans l'œuvre de Genet, lundi 5 décembre, de 19h à 21h, Avec Bernardo Montet et Geneviève Vincent, Gratuit. 

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