dimanche 1 mars 2026

La douceur de Jeremy Nedd (« from rock to rock... aka how magnolia was taken for granite »)

Jeremy Nedd, Photo DR

La pièce que l'on découvre lors des Swiss Dance Days 2026 à Berne (Suisse) se nomme from rock to rock... aka how magnolia was taken for granite, que l'on peut proposer de traduire en français par de rocher en rocher... également connu sous le nom de comment magnolia a été prise pour du granit. Elle est signée par Jeremy Nedd, né à Brooklyn à New York et installé à Bâle (Suisse). La scène est vaste, vide, d'un blanc immaculé. Une immense fresque, au fond à droite, représente un dessin en noir et blanc d'une zone située en très haute altitude, avec ses rochers, ses glaciers, recouverts d'un épais manteau de neige, et sans présence humaine visible, et d'ailleurs, y a-t-il encore, y a-t-il jamais eu de présence humaine ? Mais ce qui retient l'attention, d'autant plus que l'on est assis au premier rang au centre, c'est, si l'on ose l'écrire, la texture de l'air, sa douceur, comme si il ne fallait absolument pas blesser l'espace, ni les humains d'ailleurs. 

Devant la fresque, assis à même le sol, cinq personnes, qui semblent se reposer, avant de repartir pour une longue marche. Ils se regroupent, dans un immense hug. Puis se lèvent, morphologies très diverses, ce qui est très rare en danse contemporaine, et entament une danse debout très épurée, où ce sont les bras qui bougent surtout, dans des mouvements mesurés et assez doux, répétitifs. Les paumes des mains caressent l'air. Les interprètes portent tous de la tête au pied un jogging monocolore, gris clair, bleu foncé ou bleu plus clair, capuche sur la tête, très concentrés. 

Jeremy Nedd, from rock to rock... aka how magnolia was taken for granite,
Capture d'écran Espaces Magnétiques  

Cette danse se nomme The Milly Rock, inventée par le rappeur afro-états-unien 2 Milly. À l'origine, « Milly Rock » est une chanson de cet artiste, publiée initialement sur YouTube le 31 août 2014, et devenue virale pour sa musique et sa gestuelle (à voir ICI). En 2018, 2 Milly a d'ailleurs porté plainte contre Epic Games après que le studio a intégré sa danse à son jeu vidéo Fortnite sans son autorisation. Il a par la suite retiré sa plainte. 

Les images originales montrent de jeunes hommes noirs, pas de femmes, en survêtements sombres avec bandes blanches et Tee-shirts, visiblement en été, dans la rue, à Brooklyn (New York), l'un montrant une liasse de billets. Extraits des paroles : « Les négros savent ce que c'est, mec / (...) Je milly-rock dans tous les blocs / (...) Je milly-rock depuis 12 jours (quoi) / Non, on ne se bat pas, jamais, mec (non) / On milly-rock juste quand on est très déterminé (c'est parti) » (« Niggas know what it is, man / (...)  I milly-rock on any block / (...) I've been milly-rocking for 12 days (what) / Nah, we don't battle, I never, man (nah) /  We just milly-rock, when we're hella bent (let's get it  »)

Jeremy Nedd reprend et déplace des éléments de la vidéo à la scène : hommes et femmes, diversités des corps, pas de frontalité explicite, pas de billets de banque, et beaucoup de douceur. La vidéo est proche d'un documentaire, dans un contexte de pauvreté et de répression états-unienne, qui défend cependant un espoir de non-violence, comme quand la danse hip-hop est apparue le siècle précédent. La scène réinvente un monde. Officiellement, « Ses spectacles se concentrent sur les processus de dissection, démystification et recontextualisation de contenus dans le but de questionner les définitions de validité et de contemporanéité. » Pour notre part, nous y voyons plutôt la volonté de construire ou de rêver un espace démocratique sans violence aucune, notamment sans machisme. L'exigence pratique d'un vivre ensemble non-violent est rarement donné à voir. 

La deuxième séquence sera plus sombre, comme un contrepoint à la première, sans que l'on comprenne la démarche. La troisième revient à la lumière de la première. Les interprètes sont en joggings blancs immaculés, dans une danse qui fait penser à du William Forsythe, dans sa tonicité et son moelleux. La scène finale réinstalle la pénombre, et défend un vaste foutoir de nature théâtrale mais sans paroles, qui peut laisser perplexe. Bref, Jeremy Nedd nous semble plus convaincant dans la lumière (la danse) que dans la pénombre (la théâtralité). Mais quoiqu'il en soit, la proposition est une surprenante découverte, réjouissante, solide et difficile à oublier. 
Fabien Rivière
NOS ARTICLES : 


Concept/Chorégraphie Jeremy Nedd
    Performance Brandy Butler, Nasheeka Nedsreal, Zen Jefferson, Jaime Lee Rodney
Direction téchnique & lumières Sebastian Sommer
    Scénographie Laura Knüsel, Jeremy Nedd
Design audio Fabrizio Di Salvo, Rej Deproc, Xzavier Stone
    Dramaturgie Anta Helena Recke
Assistanat chorégraphique Kihako Narisawa
    Diffusion ART HAPPENS
Production Caroline Froelich (Moin Moin Productions)
    Coproduction Kaserne Basel, De Singel, Festival DDD Porto, Gessnerallee Zürich, Les Halles de Schaerbeek
Soutien Fachausschuss Tanz & Theater BS/BL, Ernst Göhner Stiftung, Jacqueline Spengler Stiftung