Ne rien savoir de la pièce est sans doute la meilleure des choses concernant la nouvelle création dont Sharon Eyal signe la chorégraphie, avec son mari Gai Behar à la « co création », Delay the Sadness, en français Retarder la tristesse, que présente actuellement La Villette à Paris en collaboration avec Chaillot - Théâtre national de la danse. Un programme est distribué au public, qu'il lira manifestement ultérieurement, comprenant une intéressante interview de la chorégraphe expliquant dès la troisième ligne la thématique de la pièce, que l'on présentera un peu plus tard.
Le plateau est vide, sol noir cerné de pendrillons noirs, lumières nocturnes, dans une scénographie brut de décoffrage. Ce pourrait être un entrepôt. Les huit interprètes, quatre femmes et quatre hommes portent des justeaucorps d'un blanc cassé, avec une fissure noire. Dans un premier temps ils avancent dans une longue marche, en groupe. Les corps sont athlétiques. On peut penser à des biches qui progressent dans la forêt. Les corps sont cependant à la fois très tendus et très sensuels, tordus et fluides, ce qui semble contradictoire.
La chorégraphe, de nationalité israélienne, est installée en France depuis trois ans déjà, « définitivement » précise le programme. Sa nouvelle compagnie, Sharon Eyal Dance (S-E-D), est subventionnée par le Ministère de la Culture français à travers la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) d'Île-de-France.
Dans l'interview indiquée Sharon Eyal explique : « J’ai créé cette pièce en pensant à ma mère disparue récemment et pour toutes les mères du monde. » Pourquoi pas, en effet. Cependant, une scène centrale frappe par sa puissance. Les quatre jeunes hommes, face au public, pointent littéralement leurs bras à l'horizontale face au public, comme si il s'agissait d'une arme. Longuement. Très concentrés sinon tendus, et silencieux. Puis, les quatre jeunes femmes font les mêmes gestes. Il est possible d'y voir des militaires en action. Se faire mettre en joue par des militaires est une expérience peu commune en temps de paix, même si ici, il ne s'agit pas de mettre en joue le public présent. On montre le réel. On sort ainsi ici un temps de la thématique privée affichée.
Interrogé-e sur la signification de la scène, un-e interprète répondra que chacun y voit ce qu'il veut, que l'interprétation est, textuellement, « ouverte » (« open »). Sans doute beaucoup de gestes relèvent de cette catégorie. Mais d'autres ont une histoire sociale connue. Un-e autre interprète affirmera que l'analyse est erronée. Des spectateurs nous indiqueront quant-à-eux y voir plus généralement une figure de la mort qui frappe un être.
Bref, il est significatif que la dimension politique, au sens de la vie de la cité, est massivement déniée, sinon discréditée ? On songe alors cependant au Grand Finale de l'israélien Hofesh Shechter présentée par La Villette en 2017 où la figure du mur (de 720 km qui sépare Israël de la Cisjordanie) apparaissait (notre article Comment les hommes vivent). Le vertigineux travail du chorégraphe Arkadi Zaides, installé en France après Israël, est significativement peu montré en France (voir son Archive, consacré aux relations entre israéliens et palestiniens ; arkadizaides.com). Du côté du cinéma, la dimension politique est plus volontiers explicitement assumée. On pense par exemple au cinéaste israélien Nadiv Lapid qui mène un travail d'introspection sur son pays.
Est-ce à dire que l'excellent Retarder la tristesse est non pas hanté, mais doublement hanté, par la mort d'une mère et la violence et la mort massivement présentes en Israël et alentour ?
Fabien Rivière
Delay the Sadness, de Sharon Eyal, 55 minutes, La Villette, en collaboration avec Chaillot - Théâtre national de la danse, Paris, Espace Chapiteaux, du 27 novembre au 6 décembre. En savoir +
Chorégraphie Sharon Eyal
Co création Gai Behar
Avec Darren Devaney, Juan Gil, Alice Godfrey, Johnny McMillan, Keren Lurie Pardes, Nitzan Ressler, Héloïse Jocqueviel, Gregory Lau
Musique originale Josef Laimon
Création lumière Alon Cohen
Création des costumes Sharon Eyal, Gai Behar en collaboration avec Noa Eyal Behar
3D print designer Serge H
Production des costumes Bas et Hauts Atelier, Paris
Maquillage et stylisme Noa Eyal Behar
Directeur des répétitions Clyde Emmanuel Archer
Musique additionnelle Khyaam Haque – « Dance with Me, Maximilian », John Tavener, Academy of Ancient Music, Paul Goodwin, George Mosley, The Choir of the AAM – « Funeral Canticle »
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