lundi 19 octobre 2026

Philippe Decouflé visite Tokyo (« La Fin des temps »)

La Fin des temps, de Philippe Decouflé, au premier plan une licorne,
jeudi 8 octobre 2026 au Barbican, Londres, Photo Thomas Amouroux

Philippe Decouflé présentait l'année dernière Entre-Temps, que nous avons salué («Entre-Temps», la métamorphose de Philippe Decouflé), qui tourne encore (ICI). Voici, en ce mois d'octobre, au Théâtre du Châtelet à Paris, La Fin des temps. Il creuse ainsi son sillon existentiel. 

Direction Tokyo (Japon), où a été créée la production en janvier dernier, en réponse à une commande, adaptation d'un roman de l'écrivain japonais mondialement connu Haruki Murakami, dans une distribution purement nippone. Le chorégraphe, amoureux du mouvement, ne met pas en scène ses textes comme Danse, danse, danse (1988), ni même Autoportrait de l'auteur en coureur de fond (2007) mais bien La Fin des temps, publié dans son pays en 1985 et en France en 1992. L'écrivain a alors 36 ans, Decouflé 64 ans aujourd'hui.  

C'est un ouvrage de plus de 500 pages, narratif, avec des personnages, de nature psychologique. La danse contemporaine et le butoh d'ailleurs se sont toujours tenus à distance de la psychologie. Contrairement à la danse classique, au théâtre, au cinéma et aux séries qui en regorgent. Il est possible de penser ce refus comme une décision sage. Mais qu'en est-il ici ? 

Dessin préparatoire réalisé par Philippe Decouflé

Le chorégraphe explique : « Avant d'entrer dans le studio de répétition, pour animer cette histoire, j'ai commencé par tout dessiner. J'ai besoin de voir les images. J'ai tout croqué, dans des carnets, tout fixé. » On trouve certains croquis dans le copieux programme de salle. Ils sont magnifiques. La surprise tient au fait qu'ils défendent de fait une toute autre esthétique que celle retenue sur le plateau. Un noir et blanc fragile, poétique et songeur, silencieux, léger et méditatif. Sur scène, un théâtre de texte traditionnel avec des couleurs assurées qui suggère plutôt un livre d'image pour jeune enfant. Il précise : « J'ai pu décider de presque tout : couleurs, costumes, décors, matières... » (programme de salle)

Dessins préparatoires réalisés par Philippe Decouflé

En deux fois une heure et un entracte, les scènes plutôt courtes se succèdent. Il est rare d'entendre du japonais (sur-titré en français et anglais) pendant une telle durée, expérience mentale dépaysante sinon mystérieuse, qui à deux reprises semble sonner comme du russe dans un environnement campagnard avec datcha proche, au 19° siècle. On note aussi un décor issu d'Allemagne de l'Est au sortir de la deuxième guerre mondiale, un laboratoire de recherche états-unien des années 80, des paysages plus ou moins réalistes. Pourquoi pas.  

Il s'agit surtout de théâtre, pour neuf comédien-ne-s. Entre la tradition majoritaire en France d'un théâtre de texte et la tradition d'un théâtre du corps, à l'instar d'Antonin Artaud, Jerzy Grotowski, le Living Theatre de Judith Malina et Julian Beck, Pippo Delbono, Rodrigo García et Romeo Castellucci par exemple, c'est la première option qui a été retenue. Cependant, le créateur indique : « Le Japon m'a offert une chance rare : celle d'être perçu non seulement comme chorégraphe, mais aussi comme metteur en scène capable de faire bouger les gens. » (programme de salle) Et : « C'est à la fois un ballet, une pièce de théâtre, une œuvre visuelle et musicale, c'est vraiment un spectacle total, enfin je l'espère. » (franceinfo ICI) Enfin : « L'idée c'est (...) essayer d'aller là où personne n'a été, tout en respectant le public. » (idem) En définitive, est-ce que ses dessins n'entrent pas plutôt en dialogue avec la seconde tradition ?  

On annonce de la danse, pour dix interprètes, mais il s'agit plutôt de cirque, ponctuellement, avec des créatures qui semblent sortir d'un spectacle du Cirque du Soleil avec lequel Decouflé a déjà travaillé deux fois, créant Iris en 2011 et Paramour en 2016.

Il reconnaît qu'il travaille « une histoire abracadabrante », racontée dans une langue épurée et simple, mais qui demeure en partie mystérieuse. Gardons ce mystère. 

Que veut-on nous dire ? Quels sont les enjeux ? Que retient-on plusieurs jours après ? La fin des temps ?, c'est-à-dire ? La fin de notre temps ? Murakami a déclaré récemment : « Ecrire un roman exige des divagations absurdes, des contradictions logiques, des sauts dans la pensée et un irrésistible penchant pour l'ironie. » (Le Figaro, 10-11 octobre 2026) 

En août dernier, il expliquait : « En tant que créateur, je ne m’intéresse qu’à ce qui m’attend, à la prochaine étape. » (Le Monde, 25 août 2026) Sans doute Decouflé pourrait affirmer la même chose, mais cette pièce nocturne et brumeuse semble en définitive plutôt (se) pencher vers le passé, entre désarroi d'un homme perdu dans l'immensité de la-sa vie, et mélancolie. 
Fabien Rivière

La Fin des temps. de Philippe Decouflé, Théâtre du Châtelet (Paris), du 16 au 21 octobre 2026. En savoir + 

À VENIR
Philippe Decouflé présente une création avec les dix Apprenti-e-s de 3° année de l'école supérieure de l'Académie Fratellini · Fabrique des arts du cirque à Saint-Denis (93), au nord de Paris, Rond(e), du 3 au 13 décembre 2026.  En savoir +

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