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mercredi 12 juillet 2017

La physique des corps de Bruno Beltrão (« Inoah »)

Vues de Inoah, de Bruno Beltrão, des saluts, et du public, Photos Fabien Rivière ©

— Lausanne (Suisse), envoyé spécial. 

Juste avant le spectacle, le présentateur monte sur scène et affiche sa joie, déclarant qu’après sa création à Hambourg (Allemagne), et son passage par Vienne (Autriche) et Marseille (France), la compagnie de danse brésilienne de Bruno Beltrão a accepté un arrêt à Lausanne, avant de repartir au pays. 

Il a raison de sourire, Bruno Beltrão étant ce qui est arrivé de mieux à la danse hip hop depuis un certain temps, au niveau mondial. Pour comprendre cette situation, passons un moment par la France, où cet art s’organise en deux pôles : d’un côté, dans les théâtres, des spectacles de divertissement pas forcément inoubliables, même si ils ont sans doute permis à cet art d’être reconnu. De l’autre, des battles (ou concours), où se développe une écriture de gestes proprement inouïs. Ce fait est d’autant plus intéressant que les chorégraphes nouveaux venus en danse contemporaine se méfient du corps et préfèrent développer tout un discours à prétention intellectuelle. 

Bruno Beltrão fait figure d’exception remarquable. En observant deux soirs de suite sa création, Inoah, on se disait que notre homme est un redoutable physicien. Le physicien est fasciné par les mystères de la matière, sa matérialité même, dont il doit rendre compte par un ensemble d’équations extrêmement élaborées et, malgré tout, élégantes. C’est en effet une préoccupation des mathématiques. 

 Inoah, de Bruno Beltrão, Photo Gennaro Scotti

Sur scène dix jeunes hommes, métis, solides, divers. Ils portent des vêtements élégants et sobres, amples, dans des variations de couleurs (marron foncé surtout, certains avec du bleu foncé, ou du jaune, ou du rouge, ou du blanc), des shorts longs genre kilts ou bures de moines, qui tombent au niveau des genoux, des tee-shirts à manches courtes.  

Nos hommes, nos particules, se déplacent en solo, duo, trio. Ils peuvent se retrouver ensembles, mais pas de groupes ou de meutes comme chez Hofesh Shechter ou Sidi Larbi Cherkaoui. Chacun est le centre de sa propre histoire. De ce point de vue, Beltrão est un fin connaisseur de Merce Cunningham (1919-2009), le génie New Yorkais, comme de William Forsythe d’ailleurs. L’écriture des corps est constamment complexe mais toujours lisible. Les corps sont traversés de pulsions, de tensions. Mais pas de psychologie ou de pathos. On sent ainsi des énergies qui viennent de l’observation du monde social. C’est  suffisamment rare pour être salué. Le public était heureux de cette découverte et applaudissait chaleureusement. 

On trouvait plusieurs jours après les représentations le sujet qu'entendait traiter le chorégraphe (c'est sur le site du Festival, mais il n'y a pas de feuille de salle). Il « s’inspire de la marche pour évoquer celles que les migrants affrontent partout dans le Monde », citant des sociologues français qui écrivent : « Le migrant est pionnier d'un monde ouvert » (1). Comment rendre compte de la distance entre le sujet et le résultat, selon nous ? Pluralité des regards des spectateurs ou référence à cette citation de Marx qui affirme que « Les hommes font l'histoire, mais ne savent pas l'histoire qu'ils font » ? 
Fabien Rivière
(1) Migrations et mutations de la société française. L'état des savoirs, Marie Poinsot et Serge Weber (sous la direction de), Introduction, éditions La Découverte (France), 2014. Site 

Inoah, de Bruno Beltrão, Festival de la Cité Lausanne (Suisse), 4 et 5 juillet. Site  

DANSEURS 
João Chataignier, Sid Yon, Leozin Laureano, Kley de Almeida, Igor Martins, Kapu Araújo, Leandro Gomes, Bruno da Silva Duarte, Douglas Santos, Duke Pantoja

DATES
Création : 4 > 6 juin à Hambourg (Kampnagel) ; 
10 > 13 juin à Vienne (Wien Festwochen) ; 
27 > 28 juin (Festival de Marseille)

16 > 18 octobre à Francfort (Mousonturm) ; 
20 > 22 octobre à Dusseldorf (Tanzhaus) ; 
Berlin et Bruxelles à confirmer ; Paris, automne 2018 (Festival d'Automne à Paris).

samedi 8 juillet 2017

Noir, c’est noir ? (Tino Sehgal, « This Variation »)

Affiche devant le lieu, et rideau juste avant de rentrer dans la salle, Photos Fabien Rivière

— Lausanne (Suisse), envoyé spécial. 

Le titre de la proposition de Tino Sehgal, This Variation, en français Cette variation, est finalement assez drôle. C’est une installation corporelle. Elle a été créée pour la documenta (le d est minuscule) de Kassel (Allemagne) en 2012, énorme manifestation dédiée à l'art contemporain qui se déroule tous les cinq ans, a fait partie de l’extraordinaire "exposition" qui lui a été consacrée au Palais de Tokyo (Paris) d’octobre à décembre 2016, puis s’installe maintenant seule dans la salle de Gym Pierre-Viret, un gymnase, si l’on préfère, lors du Festival de la Cité Lausanne. 

Deux femmes, deux ouvreuses ou hôtesses d’accueil, comment faut-il dire ?, nous expliquent la situation, un peu particulière. Puis, nous passons le rideau noir, pour entrer dans un unique espace plongé dans le noir le plus complet. Certain-e-s ne le supportent pas (ils sont certes minoritaires). Ainsi, un garçon d’une dizaine d’année répétait, en boucle, à ses  parents : « On n’y voit rien ! ». Il est ressorti en n’ayant rien perçu, sinon compris. Son affirmation est peu contestable sans doute, quoique. 

Nous tendons le bras, se guidant en touchant le mur recouvert de tissu, pour avancer, en tâtonnant. Ce n’est pas forcément satisfaisant. Ce n’est certes pas une situation idéale. On doit accepter de perdre le contrôle qu’assure l’oeil, et lâcher prise mentalement. Le spectateur ne peut pas faire le malin. Il n’est pas en surplomb, en situation de force. Il est physiquement mélangé aux performers. On ne les distingue pas nécessairement du public. Il fait bon (le jour suivant, la température était un peu plus élevée, l'atmosphère était moite). On entend des chants. Ça pulse. C’est chaud. C’est doux. C’est beau. Ce pourrait être la bande-son du sous-bois d’une forêt tropicale, luxuriante, avec ses multiples bruits d’animaux, qui se répondent, s’entrecroisent, se chevauchent ou s’ignorent. La vie, quoi. Le temps passe. Et soudain, l’oeil s’adapte. Ce que l’on voit alors est bouleversant. Une révélation. Un choc puissant. Un autre monde. Tino Sehgal n’a pas eu besoin de déployer une technologie hyper sophistiquée, de recherche et développement que mènent des laboratoires militaires, par exemple, avec des budgets faramineux. C'est nous-même qui créons un monde. Ce pourrait être une piscine olympique vide, immense, dans laquelle on marche, tranquillement, doucement. Ou plutôt on nage. Avec une aisance confondante. Comme un mammifère marin en quelque sorte. Nous sommes des mammifères terriens. 
Fabien Rivière 

 Tino Sehgal, This Variation, Festival de la Cité Lausanne, du 4 au 9 juillet. Site