jeudi 29 mars 2012

La Métamorphose de Mikhaïl Rudy

                                                                                                                                 

Le pianiste Mikhaïl Rudy, dont on peut suivre la carrière et les traces discographiques chez EMI (de l'intégrale des concertos de Rachmaninov ou de Chostakovitch aux préludes de Chopin, en passant par l’anthologie des œuvres pour piano de Liszt, un cycle Beethoven, un de Scriabine, les œuvres de Tchaïkovski, des thèmes et variations de Haendel ou de Schumann, les Tableaux d'une Exposition de Moussorgsky, les sonates de Grieg et de César Franck, Le Carnaval des animaux de Saint-Saëns, des pièces de Messiaen, le Petrouchka de Stravinski, l’œuvre pour piano de Ravel, Schubert et Janáček) a évolué, changé, pour ne pas dire muté. Après avoir joué Wagner au piano, interprété Brahms au côté de Michel Portal, il n’a pas voulu se limiter pas au répertoire romantique ou néo-classique qu’il a servi et continue de servir avec une ferveur mêlant puissance et justesse, lyrisme et clarté expressive, et s’est aventuré dans le domaine jazzistique avec son alter ego Misha Alperin, se produit volontiers en banlieue (à la Maison de la Musique de Nanterre animée par Dominique Laulanné, entre autres), a collé en 2010 les tableaux musicaux de Moussorgsky à ceux peints à partir de ce même thème en 1928 par Kandinsky, puis de proposer et d’obtenir de la Cité de la Musique une commande audiovisuelle spéciale avec des images signées Stephen et Timothy Quay sur la sonate « 1er octobre 1905 » de Janáček, produite en direct live par le musicien à son clavier, à partir de la Métamorphosenon pas celle d’Ovide mais de Kafka.
IMAGINATION D'UN INTERNAUTE :
Mikhail Rudy joue la 8° sonate d'Alexandre Scriabine pour Pound Way de Merce Cunningham


Après une première partie apéritive juxtaposant trois morceaux (judicieusement) choisis, La Lugubre gondole n°2 de Liszt, enchaînée à La Mort d’Isolde de Wagner (revu et corrigé par le compositeur hongrois) puis, après une fausse sortie du soliste, la Sonate en si mineur de ce même Liszt, une œuvre d’une rare difficulté technique, tout en contrastes, en chassés croisés de différentes vitesse et puissance, tout en nuances et accélérations, en échappées belles à partir de quelques leitmotiv ou idées fixes à la Berlioz (dont Liszt transcrivit pour le piano ou « arrangea » à sa manière, précisément, La Symphonie fantastique), que Rudy joue avec tenue et retenue, l’air et mine de rien, droit comme un pape, sans cambrure ni apprêt, sans courbure ni affectation, très simplement, en fait et, donc, avec virtuosité, on est passé à la choses sérieuse, à La Chose, en l’occurrence la blatte, le scarabée, la Cucaracha du jeune Kafka.

Ce sont donc les frères Quay qui se sont adaptés et à la composition tonale et discontinue de Janáček, dont la beauté n’a pas pris une ride et a gardé son brillant éclat d’origine, œuvre hantée par la mort (dédiée à la mémoire de l’ouvrier František Pavlik tué par la police lors d’une manifestation à Brno), comme, du reste, l’œuvre de son compatriote et contemporain Kafka. Et non pas l’inverse. Même s’il nous a semblé qu’en lieu et place d’une partition, Mikhaïl Rudy a disposé un retour vidéo sur une mini-tablette électronique lui permettant de s’ajuster à la fin de chacune des cinq séquences filmiques (si on a bien compté).

Le résultat est probant, bien que les Brothers Quay aient limité la portée de la fable, métaphore ou parabole universelle qu’est Die Verwandlung [La Métamorphose], une nouvelle au départ typiquement pragoise, publiée une dizaine d’années après la sonate de Janáček (à un moment, en partie, reniée par celui-ci, sauvegardée par la pianiste qui la créa), en lui donnant un sens à la fois précis (malgré le flou assumé des images, la mise en boucle gestuelle, le film est nettement narratif) et assez différent de l’original : le conflit œdipien père-fils, proprement kafkaïen, étant selon nous estompé (gémellité oblige ?!), par le rapport fraternel, pour ne pas dire incestueux, entre l’homme cafardeux et sa sœurette, interprétée par la photogénique Kamila Kuc. ◯  Nicolas Villodre

Ciné-concert Mikhaïl Rudy - The Quay Brothers - Kafka : la Métamorphose, Cité de la Musique (Paris), le 21 mars 2012, 20h. Télécharger le programme (format pdf, 16 pages)

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