Affichage des articles dont le libellé est Dalila Belaza. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Dalila Belaza. Afficher tous les articles

dimanche 30 mars 2025

La danse noire de Dalila Belaza (« Orage »)

Dalila Belaza dans Orage, Photo DR

La nouvelle création de Daliza Belaza se nomme Orage. On songe à Oh rage ! Allez savoir pourquoi. Oh rage !, Oh désespoir ! ? Peut-être. Elle est à voir dans le cadre de la Biennale de danse du Val-de-Marne. 

Un plateau vide, dans une ambiance nocturne. En son centre Dalila Belaza. À sa droite, un peu plus profondément, un guitariste, discret. Rien moins que Serge Teyssot-Gay, qui, en 1980, en classe de seconde, rencontre dans un lycée catholique de Bordeaux, Bertrand Cantat, et forme un groupe de rock qui se nommera quelque temps plus tard, Noir Désir, jusqu'à son arrêt en 2003. Il crée en 2005 le duo Interzone avec l'oudiste syrien Khaled Aljaramani rencontré à Damas lors d'une tournée de Noir Désir, avec qui il réalise cinq albums. Suivent de multiples collaborations. 

Ils sont tous les deux habillés de noir. Elle dans un vêtement très large, qui peut suggérer, un temps, une camisole de force. Lui, crane lisse, mine de moine. Avec sa guitare électrique il délivre un rock bruitiste puissant. Il est debout, immobile, seule sa main droite bouge, comme grattant ou chatouillant la basse. Il parlera plus tard justement de « déluge électrique »

Il s'agit d'une improvisation. Rien n'est écrit, ou préparé avant. Refaire ce qui a fonctionné la veille ne marche pas, explique-t-il. Il faut être présent. Il souhaite que cette disponibilité soit à l'œuvre aussi dans la vie (quotidienne), afin de permettre des rencontres imprévues. 

Il ne cessera, dans un premier temps, d'observer la performeuse, puis ses yeux sembleront se perdre dans le lointain du ciel. Dans les hauteurs, trois rangées de onze projecteurs pour assurer les lumières, redoutablement efficaces.    

Après la vision de la pièce, et après l'écriture de tout le reste de cet article, on découvrira les propos de la chorégraphe dans la revue Cahiers de danse (cf précisions en fin d'article) : « Qu'il s'agisse de mon travail de création ou de transmission, je m'aperçois que je prépare assez peu : je me mets plutôt en situation de tensions, voire de péril. Anticiper et projeter mentalement mes gestes serait en contradiction avec les états d'écoute, de conscience et d'hypervigilance que je recherche. » (p. 24) 

Mais poursuivons. Comme ancrée au sol, la danseuse tressaille, défaille, comme prise dans des turbulences, pantin désarticulé. Possédée ? Mais par quelles forces ? On songe un temps à un film de science-fiction, à du David Lynch. D'un côté le corps est perturbé, de l'autre on se dit qu'il est aussi question de lâcher-prise. Pour quel but ? Par quel chemin ? Elle va s'assoir, s'allonger de profil, etc. Elle va disparaître vers le fond de scène, puis réapparaître. Elle semble justement pouvoir voyager dans l'espace et le temps (cf notre critique de son Au cœurICI). Elle suggère, un temps, un grand guignol moyenâgeux, puis, allongée vers le fond à gauche du plateau, elle est un simple corps mort indiscernable, une dépouille, d'on ne sait qui, sans pathos. Puis, elle réapparait au centre du plateau, dans une gestuelle plus fluide, comme (légèrement) allégée ? Comme une patineuse artistique qui glisse sur le sol gelé. Elle sollicitera aussi le ciel. 
Fabien Rivière
Orage, de Dalila Belaza, La Briqueterie (94), Vitry-sur-Seine, dans le cadre de la Biennale de danse du Val-de-Marne, vu le 27 mars (notre présentation). en savoir + 

TOURNÉE 2025 
Jeudi 10 avril  —  L’Azimut - Théâtre La Piscine, Châtenay-Malabry. En savoir +  
16-17 septembre  —  Focus Danse, Biennale de la danse de Lyon, Lyon.
25-26 septembre  —  La Coupole - Théâtre Sarah Bernhardt, Théâtre de la Ville, Paris.
 
LIRE 
Une interview de Dalila Belaza à retrouver dans le dernier numéro de la revue bilingue français-anglais de la Briqueterie, à Vitry-sur-Seine (94), — qui organise la Biennale de danse du Val-de-Marne, — "Accueillir le vide", pp 24-27, dans Cahiers de danse, n°2, dossier : Sommeils, 9 €. En savoir + 

jeudi 23 septembre 2021

Danse élargie 21 : acte 3 (Gandini Juggling, et Dalila Belaza)

Et de trois ! Lors de la troisième soirée de Danse élargie 21 que propose le Théâtre de la Ville à Paris, deux nouvelles pièces ont été présentées : LIFE - A love letter to Merce Cunningham, des britanniques de Gandini Juggling, et Au cœur, de la française Dalila Belaza (pour une exposition du projet général, et de la première soirée, on peut lire notre article Danse élargie 21 : de belles découvertes lors de la première soirée; et pour la deuxième soirée Danse élargie 21 : acte 2 (avec Smaïl Kanouté et Mellina Boubetra)). 

En ouverture, une responsable du Théâtre de la Ville prend la parole et explique que sa structure a bien accompagné les 19 projets qui devaient initialement être révélés en juin 2020, à travers des aides financières, des résidences ou des co-productions. Ce soir, une thématique se dégage qui mobilise et interroge le passé.  

 Gandini Juggling LIFE - A love letter to Merce Cunningham
Saluts, LIFE - A love letter to Merce Cunningham, de Gandini Juggling,  
Photo Fabien Rivière

Gandini Juggling est une
compagnie de jonglage contemporain, installée et qui tourne pas mal, basée à Londres (Royaume-Uni), fondée en 1992 par Sean Gandini et Kati Ylä-Hokkala. Sur le plateau ils sont neuf, tous habillés de la même façon : tee-shirt blanc à manche courte, jean et pieds nus. Le fondateur prend la parole, qui veut nous « introduire au vocabulaire du jonglage », pendant six minutes. Ambiance concours télé, comme La France a un incroyable talent sur M6, America's Got Talent aux États-Unis et Britain's Got Talent au Royaume-Uni. 

Qu'une compagnie de cirque connaisse et reconnaisse le génie du new-yorkais Merce Cunningham (1919-2009) est à mettre à son crédit. Cependant, maîtriser réellement cet univers exige un long apprentissage physique et une réflexion approfondie. Pendant la représentation, je songeais soudain au magnifique UNTITLED_I will be there when you die, de l'italien Alessandro Sciarroni qui travaille le jonglage, plus précisément les massues de jonglage, de façon épurée et répétitive, jusqu'à l'épuisement. La proposition britannique est intéressante quand elle aussi est épurée et répétitive. Moins quand le plateau semble un peu trop encombré. Sans doute peut-on préférer un peu moins de parole, de musique, et de fouillis. Mais soyons concret : et si la compagnie découvrait le travail d'Alessandro Sciarroni et le rencontrait, pour progresser ? 

Dalila Belaza  Au cœur
Saluts, Au cœur, de Dalila Belaza, Photo Fabien Rivière

Dalila Belaza vit à Paris. Elle a rencontré le collectif Lous Castelous de Senergues il y a trois ans. C'est une association fondée en 1982, qui vise à « sauvegarder et maintenir les traditions locales, notamment les danses et les chants ». Elle est basée dans le village de Senergues, 421 habitants selon le recensement de 2018 (le pic a été atteint en 1881 avec 1671 habitants), dans le département de l'Aveyron, à 30 km au nord de Rodez. Lous Castelous signifie en occitan "Les Châtelains".  

Sur le plateau, la nuit règne. Seule la lumière de la lune permet de distinguer des silhouettes, un temps immobiles. On observe les beaux costumes traditionnels des 9 interprètes, qui séparent cependant bien les hommes des femmes. Ce pourrait être les mannequins en cire du musée Grévin. Le groupe va se déplacer lentement dans l'espace. Le son des cloches d'une église résonne. Au milieu du groupe se trouve la chorégraphe, de noir vêtue, fine, plongée dans une autre histoire, un autre univers sonore : une musique répétitive, entêtante et chaude d'Afrique du nord. Elle suggère la possession de la transe, et dans une certaine désarticulation, une marionnette. 

La chorégraphe ne veut pas proposer de gentilles œuvres à consommer. Elle souhaite aller à la rencontre, des autres, et, de fait, de soi. Elle entreprend, consciemment ou pas peu importe, un courageux sinon vertigineux travail d'anamnèse, c'est-à-dire d'exploration de son histoire, personnelle et collective. Quand les sons qui entourent Dalila Belaza se durcissent dans un brouhaha durable, il est possible de penser à l'histoire de l'Algérie. Aux dégâts de la colonisation par la France, de 1830 aux accords d'Evian signés en 1962, qui passa par les déplacements forcés de population et la répression. Et aussi à ce qui survint après. En surface, les danses d'Aveyron sont données à voir, pleines de rebonds et de vie. En profondeur, des questionnements travaillent l'histoire commune des deux pays. Un passé qui ne passe pas. Mais pas de pathos. Pas d'accusations(s). Simplement une sismographie. Des corps vivants, pour une très belle œuvre, accessible, qui mérite d'être vue par le plus grand nombre.   

La danse contemporaine s'est intéressée récemment à la danse folklorique. Dans deux démarches distinctes. La première approche déconstruit. Déconstruire n'est pas détruire, mais aimer, observer, accepter certaines choses et refuser d'autres, puis reconstruire différemment. Ainsi l'espagnol Israel Galván, fou de flamenco ; l'italien Alessandro Sciarroni avec FOLK-S will you still love me tomorrow ? qui explore le Schuhplattler, une danse bavaroise et tyrolienne typique dont le nom (battre la chaussure) vient du fait qu’elle consiste, littéralement, à taper ses chaussures et ses jambes avec ses mains ; l'autrichien Simon Mayer avec son solo SunBengSitting, « une pièce à cheval entre le yodel [une technique de chant], la danse folklorique et la danse contemporaine », et son trio Sons of Sissy, avec les danses et les chants de son village natal du nord du pays. Toutes ces œuvres sont excellentes. L'autre approche prend le matériel chorégraphique tel qu'il est sans le déplacer, tel le collectif (La)Horde avec Marry Me in Bassiani avec l'ensemble Iveroni, en Géorgie. Du bon travail. On peut aussi faire état du remarquable Dialogue avec Shams, du français Mathieu Hocquemiller, avec une derviche tourneur qui vit en France, d'origine iranienne. Bref, le passé n'est pas nécessairement dépassé. 
Fabien Rivière
Théâtre de la Ville - Théâtre des Abbesses, Paris, Danse élargie 21, 20 et 21 septembre 2021En savoir + 
À VENIR  Au cœur - le film