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mercredi 28 juin 2017

Plonger dans Hofesh Shechter (« Grand Finale »)

Photo Fabien Rivière

Je ne peux me dire très acclimaté à la danse contemporaine. J'ai toujours porté mon regard sur les mouvements de caméras, les musiques de films et les images bien sûr. Les images que je ressens sont celles de vieux livres, d'affiches récentes ou d'une belle capture d'écran pendant un match de football à rebondissement. C'est en cela que l'invitation à voir Hofesh Shechter m'a excité. Prendre un sujet inconnu, une salle inconnu, un inconnu et y voir ce que j'avais à y voir, sans chercher d'autres explications... peut être la mondanité. J'ai été servi en la personne de Jane Birkin.

Je venais de voir La piscine [1969] de Jacques Deray. Le film pop et mythique du couple Delon Schneider, réglant leur compte amoureux au bord de l'eau, près de la côte d'Azur. On s'aime beaucoup trop sur le bord d'une piscine. David Hockney y a plongé, laissez-moi sauter à pied joint au fond de l'eau, nager, et ressortir en ayant vécu un moment d'apnée.

Hofesh Shechter c'était cette longueur dans l'eau, cette respiration prise au moment de s'enfuir dans l'eau. Je n'aime pas l'eau. 

Le spectacle s'ouvre sur un noir grisâtre, fumée blanche dans toute la salle, un monolithe se dresse devant nous, sans rappeler, évidemment, 2001, l'Odyssée de l'espace [1968] de Stanley Kubrick. Ce monolithe Iphone mythique, ce carré noir sur fond gris va vite être l'élément scénographique. Il se muera en plusieurs morceaux, prenant la forme d'un L, faisant écho à la chicane d'autoroute, au mur d'Israël, ou au mur anti-manifestation. 

La jeunesse au pouvoir. Des corps en puissance dansant sur de la musique électronique, des percussions à pleines balles rajoutant un écho chorégraphique. Les corps et les mouvements de danseurs sont synchronisés, des incantations vers l'au-delà, au-delà du mur. Cette danse provocante, des troupes de loups, des meutes de chiens sur les no man's land. L'entracte arrivait. Un corps nous invitait à partager nos premières impressions à l'extérieur. Le spectacle reprenait par un coup de canon qui fit sauter les petites bourgeoises choquées... la peur du noir.

Tout ça pour dire.

J'ai aimé les surprises. Les grands moments de ma vie qui me faisaient remettre ma petite existence à ma place. Le monolithe mythique. J'ai pensé à mes parents. J'ai pensé à la chance d'être à Paris et de pouvoir y voir les plus grands, les moments instantanés... la culture. J'ai pensé à mes villageois là-haut sur mes huttes, ceux qui sont restés, ceux qui sont dans leurs étables ou dans leur tombes. Je ne sais pas ce que je deviendrai, mais Hofesh m'a fait danser, m'a rendu violent. J'ai frappé deux jours plus tard, comme si le chorégraphe m'avait alerté de la violence qui allait suivre... Mais le cri de mon désespoir s'estompe, j'y arriverai, en dansant. L'épilepsie sera bénéfique. 
André Maltais

vendredi 16 juin 2017

Comment les hommes vivent (Hofesh Shechter, «Grand Finale»)

Grand Finale, de Hofesh Shechter, Photo Fabien Rivière ©

Le chorégraphe israélien basé à Londres Hofesh Shechter nous revient avec Grand Finale, une « création mondiale » que le Théâtre de la Ville présente dans la Grande Halle de La Villette (Paris). La solidité et le sérieux de la proposition tranche avec la pièce précédente, plus faible, barbarians (notre article Que fait Hofesh Shechter ?). D'entrée de jeu, apparaît dans la pénombre et dans la brume, au centre du plateau, cet imposant rectangle noir posé sur le sol, comme dans un vieux film en noir et blanc, dont on sent bien, derrière l'immobilité, la puissance et la menace qu'il porte. C'est un aérolite qui n'est pas sans faire penser à l'imposant monolithe noir de 2001, l'Odyssée de l'espace, qui manifeste dans le film de Stanley Kubrick une présence - intelligence extra-terrestre.

Mais on réalise très vite qu'il s'agit plutôt d'un Mur, celui dont la construction a commencé en 2002 en Cisjordanie et long de 700 kilomètres, officiellement édifié pour la sécurité des Israéliens (sur place les dénominations sont diverses : « grillage de séparation », « clôture de sécurité », « barrière anti-terroriste », « muraille de protection », « clôture antiterroriste », « mur de la honte »). Pour le chorégraphe la perspective est bien plus large, qui déclare dans une interview que l'on trouve dans la feuille de salle : « quelque chose d'énorme, de violent est en train de se passer à l'échelle de la planète (...). » 

Sur le plateau les dix interprètes se déplacent presque toujours en groupe, à l'exception d'une scène où se forment des couples où les femmes s'évanouissent dans les bras des hommes. Cet ensemble, de civils ?, pourrait aussi devenir, à l'occasion, une meute ou une patrouille de militaires. Dans la première partie de la pièce, d'un peu moins d'une heure, les vêtements, — de par la simplicité du pantalon et de la chemise large, — suggèrent un kibboutz, communauté rurale (le premier est fondé en 1910). La seconde partie, d'un peu moins d'une demi-heure, après un entracte, où les costumes changent, se situe en ville. Ce groupe est très homogène, on sent que l'Autre, le Palestinien ?, en est absent, si ce n'est au début de la deuxième partie quand on entend, en ville donc, de la musique arabe. Le temps passe, mais les structures sociales demeurent. Il n'y a pas tellement de différence entre jadis et aujourd'hui. 

Les saluts, à l'issue de la représentation de Grand Finale, Photo Fabien Rivière 

Il est frappant que les interprètes ne vont jamais contester l'existence du Mur, qui, si l'on poursuit la réflexion, est bien le résultat d'une décision politique. Ce que les hommes ont fait, ils peuvent le défaire. C'est la limite de ce travail dont la danse est profondément jouissive : une relative dépolitisation. 

De la musique classique est jouée live par six musiciens qui vont intervenir en différents points de l'espace pendant toute la représentation, à laquelle est adjointe une puissante musique industrielle créée par Hofesh Shechter.

La danse est remarquable d'engagement, de force et de sensualité. Rarement l'urgence vitale de la danse n'aura été aussi évidente. On songe à cette phrase de Pina Bausch : « Dansez dansez, sinon nous sommes perdus... »
Fabien Rivière

Grand Finale, de Hofesh Shechter, Théâtre de la Ville à La Villette, Paris (France), du 14 au 24 juin 2017. Site  

Affiche de Grand Finale aux abords de la salle, Photo Fabien Rivière