vendredi 22 décembre 2017
jeudi 21 décembre 2017
vendredi 15 décembre 2017
Nomination de Sylvain Groud à la direction du Centre chorégraphique national de Roubaix - Ballet du Nord
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| Sylvain Groud, Photo DR (site de la compagnie) |
Le chorégraphe Sylvain Groud, 48 ans, a été nommé hier à la direction du Centre chorégraphique national (CCN) de Roubaix Hauts-de-France / Ballet du Nord. Sa compagnie est basée à Vernon, en Normandie. Il succédera à Olivier Dubois, 45 ans, qui part à la suite d'un unique mandat (de quatre ans). 19 personnes ont postulé. La liste finale (ou short list) comprenait le belge Jan Martens qui s'est finalement retiré, Aïcha M'Barek avec Hafiz Dhaou, Olga de Soto qui s'est retirée elle aussi, Farid Berki (hip hop, basé à Villeneuve-d'Ascq en région Hauts-de-France) et Brahim Bouchelaghem (hip hop, né à Roubaix, en région Hauts-de-France). La date d'entrée en fonction est fixée au 1er avril 2018 au plus tard. Mais dès à présent l'équipe de la compagnie et du centre chorégraphique vont travailler ensemble.
Fabien Rivière
Sylvain Groud - Compagnie MAD ICI
Ballet du Nord ICI
COMMUNIQUÉ DE PRESSE
Publié le 14.12.2017 à 18h30
Françoise Nyssen, ministre de la Culture, a donné son agrément à la nomination de Sylvain Groud à la direction du Centre chorégraphique national (CCN) Roubaix Hauts-de-France / Ballet du Nord. Elle a suivi la proposition du jury, validée par le Conseil d'Administration du CCN. Le jury était composé de représentants du ministère de la Culture, de la Région Hauts-de-France, de la Ville de Roubaix et du CCN.
Après une formation au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Sylvain Groud a commencé une carrière d'interprète avant de s'engager dans la création chorégraphique pour laquelle il a reçu notamment le Prix du Concours international de Paris. En 2002, il fonde la Compagnie MAD et s'installe en Normandie. Il crée de nombreuses pièces en multipliant les partenariats artistiques avec des auteurs, vidéastes, musiciens, plasticiens, comédiens. Il propose également des projets participatifs en lien avec les habitants du territoire. Il continuera à mener ce travail de création chorégraphique multi-focale au sein du Centre chorégraphique.
Le projet « CCN et vous ! », proposé par Sylvain Groud pour le CCN Roubaix Hauts-de-France / Ballet du Nord s’inscrit pleinement dans une démarche interactive et participative en défendant le développement de projets de proximité sur le territoire avec la volonté affirmée de mobiliser un public diversifié. Il souhaite placer le CCN dans une dynamique partenariale locale, régionale, et transfrontalière, notamment grâce au déploiement d’un CCN mobile. Le projet prévoit aussi le rayonnement national et international du centre chorégraphique.
Il démontre une ouverture marquée à l’ensemble des esthétiques chorégraphiques à la fois dans l’accompagnement des compagnies et la programmation envisagée. Il propose de consacrer une place importante aux chorégraphes féminines, en particulier dans le cadre d’association d’artistes.
Il succède au chorégraphe Olivier Dubois, artiste dont le parcours et les créations de grande ambition artistique sont fortement reconnues et ont vocation à se déployer en compagnie indépendante à compter de 2018.
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2016
lundi 11 décembre 2017
Concours (re)connaissance : entre Censure, Ennui et Découverte
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| Le guichet du théâtre où se déroule (re)connaissance, La Rampe, à Échirolles, Photo Fabien Rivière |
Au moins, c'est clair : Espaces Magnétiques n'était pas le bienvenu au concours (re)connaissance, qui se déroulait les 24 et 25 novembre à Échirolles, au sud de Grenoble (France). Dans un premier temps, nous avons pourtant été invité à participer à un voyage de presse (au départ de Paris) à l'invitation du service de presse indépendant extérieur à la manifestation, qui fait son travail. Dans un second temps, nous sommes informés que notre voyage est annulé. Aucune raison n'est fournie. Nous apprenons seulement que l'initiative de cette décision revient à Philippe Quoturel, coordinateur du pôle production et médiation du Pacifique. Nous l'appelons pour en connaître la raison. Au téléphone, il joue l'étonné, celui qui ne sait rien. Il promet de nous rappeler le jour qui suit. Il n'en sera rien. Façon d'avouer le malaise. Manifestement, on nous reproche quelque chose, mais on ne peut pas nous le dire. Est-ce inavouable ? Nous reproche-t-on notre précédent article, publié à l'occasion de notre dernière venue, en 2013 (Le concours (Re)connaissance 2013 mi-figue mi-raisin) ? (re)connaissance serait-il rancunier ? Faut-il parler de représailles ? On peut remarquer que dans la revue de presse de l'édition 2013, notre article était le plus long et fouillé, occupant 8 pages sur 27 (soit 30 %). Cette année nous avons été accrédité sans problème à Boston et Minneapolis (États-Unis), Bruxelles (Belgique), Berlin (Allemagne), Lausanne et Bern (Suisse), Avignon, Strasbourg et Paris (France) notamment. D'une façon générale, il n'y a que très peu de journalistes présents. Vouloir entraver le travail d'un des rares qui fait le déplacement n'est pas très malin, et alimente l'hypothèse qu'il s'agit d'entretenir et protéger un entre-soi problématique.
C'est le symptôme d'une situation plus générale : depuis une décennie au moins, les théâtres sont tout-puissants. Et ils n'hésitent pas à écarter tout ce qui peut gêner leurs actions. Au mépris du respect dû à la plus élémentaire démocratie. Mais on peut se demander si les collectivités locales doivent continuer à subventionner des lieux et événements culturels qui s'adonnent à de telles pratiques ? La liberté de la presse ne devrait-elle pas d'ailleurs être inscrite dans les cahiers des charges des équipements ? D'autant plus que les milieux culturels adorent critiquer et déconsidérer les milieux politiques, qui les financent, et aiment à se présenter comme un possible (contre)modèle pour la société. Mais les politiques sont, eux, au moins, élus par la population pour une période plutôt courte, fixée à l'avance, cinq ans en général.
UN CONCOURS
Mais revenons au projet de (re)connaissance : c'est un concours qui entend défendre le travail « de chorégraphes confirmés mais encore peu identifiés ou peu diffusés ». Il se déroule chaque année depuis 2009, sur deux jours, chaque fois dans un lieu différent de la région Rhône-Alpes. Une petite structure, le Pacifique - Centre de développement chorégraphique national (CDCN) à Grenoble, et une grosse structure, la Maison de la Danse à Lyon, en sont à l'origine. Cette année 16 « partenaires » nationaux participent à la manifestation : 1 théâtre national, 4 scènes nationales, 5 centres chorégraphiques (sur 19), 2 maisons de la danse, 1 centre de développement chorégraphique national, 1 scène conventionnée, 1 festival de danse et 1 association Musique et Danse (liste complète en fin d'article). Le concours de déroule sur deux jours, au rythme de six propositions quotidiennes d’une durée d’entre 10 et 30 minutes, interrompues par 1 heure de repas pour les professionnels, qui vont manger dans un gymnase tout neuf proche.
Un autre concours a vu le jour en 2010, Danse élargie, qui se déroule tous les deux ans à Paris en juin. C’est une initiative de Boris Charmatz qui dirige le Musée de la danse - Centre Chorégraphique National (CCN) de Rennes et de Bretagne, et du Théâtre de la Ville - Paris (on peut lire notre compte-rendu de l'édition 2016 Danse élargie entre Danse de surface et Danse du monde). Son principe : 20 propositions de 10 minutes et comprenant au moins 3 interprètes. Il a fait le choix d'un jury d’artistes, quand (re)connaissance est composé en 2009 par exemple quasi-exclusivement de programmateurs. Un effort a été fait cette année en conviant une journaliste danse qui a du métier, Marie-Christine Vernay, qui a longtemps travaillé pour Libération, et un chorégraphe qui a de la bouteille, Fabrice Lambert.
Trois duos ont été consacrés au couple, abordé sous l’angle de la psychologie. Et l’on ne peut pas dire que la psychologie réussisse à la danse contemporaine, comme la narration d’ailleurs. On pourrait même ajouter qu’il s’agira à chaque fois d’un couple hétérosexuel blanc de classe moyenne. Avec h o m e, qui ouvre le concours, Paul Changarnier nous présente un garçon et une fille (et un batteur sur scène, lui-même). On devrait dire un gentil garçon et une gentille fille. Elle est en gentille robe jaune, lui en gentil pantalon et chemise sombre. Déjà les oppositions sont en œuvre : garçon-fille, sombre-claire. C’est propre. Il y bien une tentative de désarticuler tout cela, mais la gestuelle, tout de soubresaut répétitif, pauvre, est épuisante. La pièce a déjà été présentée à Danse élargie en 2016. Avec Duo, de Cécile Laloy, qui clôt le concours, voici un grand mec et une petite nana. Ils sont habillés comme s’ils travaillaient dans une banque ou une compagnie d’assurance. Entre les deux, le Lowland de Roser López Espinosa nous expose sa joie à deux. Ça dégouline de bonheur. On peut se demander s’il ne s’agit pas en définitive, en sous-texte comme disent certains, de célébrer la joie du célibat, contre cette terrible fadeur qu’est la camisole du couple (du moins ici).
Le programme n’indique que les pays dont sont originaires les chorégraphes. Il oublie les villes qui sont pourtant toutes aussi importantes. Ainsi, Oona Doherty est Irlandaise. Mais elle vient de Belfast. Dans son solo, Lazarus and the Birds of Paradise, elle s’intéresse aux jeunes des quartiers populaires. On pourrait ajouter : violemment touchés par les politiques ultra libérales des gouvernements conservateurs successifs (et de ceux qui se disent « de gauche »). La danse contemporaine s’étant construite contre la question du populaire (à quelques exceptions) il est intéressant de la voir revenir sur le plateau.
Au fond à gauche un container poubelle qui déborde, qui dégueule même. Au milieu du plateau la chorégraphe elle-même, en survêtement bleu foncé XL et T-shirt XXL idem. Les cheveux sont gominés et rejetés en arrière. Une femme masculine ? Les femmes sont-elles sous domination masculine dans les quartiers populaires ? Doivent-elles se masculiniser pour vivre ou survivre ? Oona Doherty possède une puissance expressive certaine. Dans une phrase elle peut vous mener au bord des larmes. En même temps, il nous semble qu'elle demeure entravée. On songeait en contrepoint à la puissance de feu du meilleur des groupes de rap (par exemple l'album Yeezus de Kanye West, sorti en 2013) et de rock (les britanniques Idles sont de Bristol). Elle porte un personnage, une jeune femme, mais la question de l'ego n'est pas totalement réglée. Elle porte un "Je", mais on aimerait qu'elle sache aussi lâcher prise, et joue plus avec l'espace même si elle le fait. Peut-être trop de puissance et de contrôle et pas assez de vraie faiblesse et désarroi. Et si le container poubelle était plutôt au milieu, omniprésent, bouffant l'espace, gênant tout ce bel ordonnancement ?
Ils sont cinq, dans une combinaison noire, avec un magnifique masque de céramique noir sur le visage. Le plateau est blanc. Ils évoluent dans une légère brume, constante. Magnifiques éclairages subtils : blanc, blanc cassé, vert, etc. Les interprètes suggèrent, dans leurs silhouettes et motricités, un univers peuplé de Fantômas. C'est un personnage apparu dans la littérature française en 1911, qui ne va pas cesser de fasciner cette dernière ainsi que le cinéma. C'est un criminel qui défie la police. Des forces souterraines et nocturnes sont à l'œuvre. Ici, les interprètes sont à la fois corps (chair) et esprits (malins). Le poids de leur corps est plus léger. Qui, comme dans la mythologie, peuvent apparaître et disparaître à volonté, et se changer, pourquoi pas, en cyprès, par pudeur. Un certain nombre d'enjeux demeureront secrets. Il nous semble qu’il existe, au delà des différences, une fraternité avec le to a simple, rock ’n’ roll ... song. de Michael Clark que nous avons vu récemment à Bern (Suisse) dans cette présence massive des fantômes (à lire ICI). Nous n’en avons pas l’habitude, mais nous n’avons pas à en avoir peur non plus. Le rapport à l’Histoire est puissant. Il ne s’agit pas d’être dans la célébration béate du moment présent ou de fantasmer un passé mythique. Il s’agit de négocier, dans la mesure du possible, avec le passé, de jouer avec lui quand c’est possible. Pas de psychologie ou de névrose, mais des forces où l’énergie vitale est constamment en jeu. On peut y voir aussi les marionnettes de l'allemand Oskar Schlemmer (1888 - 1943).
Roderick George a 32 ans. Il est né en 1984 dans une banlieue pauvre de Houston (état du Texas), confronté au racisme. Il y étudie la danse classique puis la technique moderne à l'école de Alvin Ailey. En 2003, il part à New York où il danse pour le Cedar Lake Contemporary Ballet en 2005, puis le Sidra Bell Dance NY et le Kevin Wynn Collection. Il décide de rejoindre la Suisse pour le Basel Ballet/ Theater Basel en 2007, puis la Suède avec le GöteborgsOperans DansKompani en 2012. Et enfin, il rejoint la Forsythe Company en février 2014 jusqu'à sa dissolution fin juin 2015 (entre Francfort et Dresde). En tant que danseur ou chorégraphe il a reçu divers prix. Il fonde sa compagnie à Berlin en 2015, et propose sa première création, Dust, d'une durée de 40 minutes, en janvier 2016. Fleshless Beast est sa seconde production dans ce cadre.
Mais revenons à la question du racisme. À Grenoble, certains professionnels, blancs, ont du mal à admettre, et accepter que l'on puisse en rendre compte, l'interroger, et pourquoi pas le mettre en cause, au nom d'une "neutralité" éminemment suspecte et d'une conception éthérée de l'art (c'est un blanc qui rédige ces lignes). Contrairement à l'avis d'un membre du jury, cette proposition est tout aussi politique que celle de Oona Doherty. Et se contenter d'affirmer, comme l'ont fait certains professionnels, que cela faisait "trop de bruit" est assez sommaire, car il serait plus juste d'avouer que l'on ne connaît rien au rap et à l'électro, continents diversifiés et immenses pourtant, et, même, que l'on n'aime pas ça, et pourquoi pas que l'on déteste. Mais alors, vit-on encore dans son époque, et non dans une bulle qui sent la naphtaline ? Le rap et l'électro n'appartiendraient pas à la culture savante ? Quoiqu'il en soit, cette proposition a obtenue la 2° position dans les votes du public, ce qui est encourageant (mais cette information importante n'a pas été communiquée à la compagnie). La pièce de Roderick George se trouve confrontée à la vague glaciale de conservatisme en danse qui s'est abattue en France depuis quelque temps, où l'on ne tolère que les gentilles pièces de gentils chorégraphes. Mais si la danse contemporaine veut continuer d'exister, il faudra bien qu'elle accepte de suivre les travaux de chorégraphes qui entendent rendre compte et questionner avec courage et lucidité l'évolution du monde tel qu'il va.
LE COUPLE
Trois duos ont été consacrés au couple, abordé sous l’angle de la psychologie. Et l’on ne peut pas dire que la psychologie réussisse à la danse contemporaine, comme la narration d’ailleurs. On pourrait même ajouter qu’il s’agira à chaque fois d’un couple hétérosexuel blanc de classe moyenne. Avec h o m e, qui ouvre le concours, Paul Changarnier nous présente un garçon et une fille (et un batteur sur scène, lui-même). On devrait dire un gentil garçon et une gentille fille. Elle est en gentille robe jaune, lui en gentil pantalon et chemise sombre. Déjà les oppositions sont en œuvre : garçon-fille, sombre-claire. C’est propre. Il y bien une tentative de désarticuler tout cela, mais la gestuelle, tout de soubresaut répétitif, pauvre, est épuisante. La pièce a déjà été présentée à Danse élargie en 2016. Avec Duo, de Cécile Laloy, qui clôt le concours, voici un grand mec et une petite nana. Ils sont habillés comme s’ils travaillaient dans une banque ou une compagnie d’assurance. Entre les deux, le Lowland de Roser López Espinosa nous expose sa joie à deux. Ça dégouline de bonheur. On peut se demander s’il ne s’agit pas en définitive, en sous-texte comme disent certains, de célébrer la joie du célibat, contre cette terrible fadeur qu’est la camisole du couple (du moins ici).
OONA DOHERTY
Le programme n’indique que les pays dont sont originaires les chorégraphes. Il oublie les villes qui sont pourtant toutes aussi importantes. Ainsi, Oona Doherty est Irlandaise. Mais elle vient de Belfast. Dans son solo, Lazarus and the Birds of Paradise, elle s’intéresse aux jeunes des quartiers populaires. On pourrait ajouter : violemment touchés par les politiques ultra libérales des gouvernements conservateurs successifs (et de ceux qui se disent « de gauche »). La danse contemporaine s’étant construite contre la question du populaire (à quelques exceptions) il est intéressant de la voir revenir sur le plateau.
Au fond à gauche un container poubelle qui déborde, qui dégueule même. Au milieu du plateau la chorégraphe elle-même, en survêtement bleu foncé XL et T-shirt XXL idem. Les cheveux sont gominés et rejetés en arrière. Une femme masculine ? Les femmes sont-elles sous domination masculine dans les quartiers populaires ? Doivent-elles se masculiniser pour vivre ou survivre ? Oona Doherty possède une puissance expressive certaine. Dans une phrase elle peut vous mener au bord des larmes. En même temps, il nous semble qu'elle demeure entravée. On songeait en contrepoint à la puissance de feu du meilleur des groupes de rap (par exemple l'album Yeezus de Kanye West, sorti en 2013) et de rock (les britanniques Idles sont de Bristol). Elle porte un personnage, une jeune femme, mais la question de l'ego n'est pas totalement réglée. Elle porte un "Je", mais on aimerait qu'elle sache aussi lâcher prise, et joue plus avec l'espace même si elle le fait. Peut-être trop de puissance et de contrôle et pas assez de vraie faiblesse et désarroi. Et si le container poubelle était plutôt au milieu, omniprésent, bouffant l'espace, gênant tout ce bel ordonnancement ?
RODERICK GEORGE
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| Fleshless Beast de Roderick George, au Sophiensaele, Berlin, Photo Jubal Batisti |
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C'est LA découverte du concours, qui justifie à elle seule le déplacement. Le Fleshless Beast, en français Bête sans chair, de Roderick George, né à Houston (États-Unis) et vivant à Berlin (Allemagne), est un véritable électrochoc. Pas uniquement sonore, d'une véritable déflagration. La musique pulse, mélange d’électro et de rap savants. Ultra brut et terriblement sensuel. Une véritable tuerie, comme disent les jeunes. C'est une création de LOTIC (J’Kerian Morgan), lui aussi de Houston (à écouter ICI), collaborateur de Björk et de Hercules and Love Affair, qui joue normalement live (mais absent pour cette date). Le public a découvert les 29 premières minutes d'une œuvre d'une heure créée le 26 octobre 2017 à Sophiensaele à Berlin. ![]() |
| Saluts à l'issue de Fleshless Beast, de Roderick George, (re)connaissance 2017, Photo Fabien Rivière |
Ils sont cinq, dans une combinaison noire, avec un magnifique masque de céramique noir sur le visage. Le plateau est blanc. Ils évoluent dans une légère brume, constante. Magnifiques éclairages subtils : blanc, blanc cassé, vert, etc. Les interprètes suggèrent, dans leurs silhouettes et motricités, un univers peuplé de Fantômas. C'est un personnage apparu dans la littérature française en 1911, qui ne va pas cesser de fasciner cette dernière ainsi que le cinéma. C'est un criminel qui défie la police. Des forces souterraines et nocturnes sont à l'œuvre. Ici, les interprètes sont à la fois corps (chair) et esprits (malins). Le poids de leur corps est plus léger. Qui, comme dans la mythologie, peuvent apparaître et disparaître à volonté, et se changer, pourquoi pas, en cyprès, par pudeur. Un certain nombre d'enjeux demeureront secrets. Il nous semble qu’il existe, au delà des différences, une fraternité avec le to a simple, rock ’n’ roll ... song. de Michael Clark que nous avons vu récemment à Bern (Suisse) dans cette présence massive des fantômes (à lire ICI). Nous n’en avons pas l’habitude, mais nous n’avons pas à en avoir peur non plus. Le rapport à l’Histoire est puissant. Il ne s’agit pas d’être dans la célébration béate du moment présent ou de fantasmer un passé mythique. Il s’agit de négocier, dans la mesure du possible, avec le passé, de jouer avec lui quand c’est possible. Pas de psychologie ou de névrose, mais des forces où l’énergie vitale est constamment en jeu. On peut y voir aussi les marionnettes de l'allemand Oskar Schlemmer (1888 - 1943). Mais revenons à la question du racisme. À Grenoble, certains professionnels, blancs, ont du mal à admettre, et accepter que l'on puisse en rendre compte, l'interroger, et pourquoi pas le mettre en cause, au nom d'une "neutralité" éminemment suspecte et d'une conception éthérée de l'art (c'est un blanc qui rédige ces lignes). Contrairement à l'avis d'un membre du jury, cette proposition est tout aussi politique que celle de Oona Doherty. Et se contenter d'affirmer, comme l'ont fait certains professionnels, que cela faisait "trop de bruit" est assez sommaire, car il serait plus juste d'avouer que l'on ne connaît rien au rap et à l'électro, continents diversifiés et immenses pourtant, et, même, que l'on n'aime pas ça, et pourquoi pas que l'on déteste. Mais alors, vit-on encore dans son époque, et non dans une bulle qui sent la naphtaline ? Le rap et l'électro n'appartiendraient pas à la culture savante ? Quoiqu'il en soit, cette proposition a obtenue la 2° position dans les votes du public, ce qui est encourageant (mais cette information importante n'a pas été communiquée à la compagnie). La pièce de Roderick George se trouve confrontée à la vague glaciale de conservatisme en danse qui s'est abattue en France depuis quelque temps, où l'on ne tolère que les gentilles pièces de gentils chorégraphes. Mais si la danse contemporaine veut continuer d'exister, il faudra bien qu'elle accepte de suivre les travaux de chorégraphes qui entendent rendre compte et questionner avec courage et lucidité l'évolution du monde tel qu'il va.
Fabien Rivière
PS #2. On trouvera ci-après les prix attribués.
Nos Prix Espaces Magnétiques seraient :
Kosh
PS #2. On trouvera ci-après les prix attribués.
Nos Prix Espaces Magnétiques seraient :
1er Prix : Roderick George
2ème Prix : Oona Doherty
LE PROGRAMME
Vendredi 24 novembre — 19h
Paul Changarnier CollectifA/R (Lyon, France) h o m e 3 interprètes
Audrey Bodiguel & Julien Andujar (Nantes, France) Kromos 2 interprètes
Marco D’Agostin (Bologne Italie) Everything is ok 1 interprète
PAUSE REPAS d'1 heure
Oona Doherty (Belfast, Irlande)
Lazarus and the Birds of Paradise 1 interprète
Liam Warren (France) Over 1 interprète
Maud Blandel (Suisse) TOUCH DOWN 6 interprètes
Samedi 25 novembre — 17h30
Samuel Mathieu (Toulouse, France) Guerre 6 interprètes
Roser López Espinosa (Espagne) Lowland 2 interprètes
Roderick George (Berlin, Allemagne) Fleshless beast 6 interprètes
PAUSE REPAS d'1 heure
Malika Djardi (France) Horion 2 interprètes
Fana Tshabalala (Afrique du sud) Border 1 interprète
Cécile Laloy (Saint-Étienne, France) Duo 2 interprètes
LE JURY
— Sandrine Mini, Présidente, directrice Scène Nationale de Sète et du Bassin de Thau
— Marie-Christine Vernay, ancienne journaliste danse à Libération
— Fabrice Lambert, chorégraphe
— Jacques Maugein, ancien directeur de Chateau Rouge à Annemasse
— Frédéric Durnerin, directeur Centre Culturel Agora Pôle National des Arts du Cirque de Boulazac
— Marie-Christine Vernay, ancienne journaliste danse à Libération
— Fabrice Lambert, chorégraphe
— Jacques Maugein, ancien directeur de Chateau Rouge à Annemasse
— Frédéric Durnerin, directeur Centre Culturel Agora Pôle National des Arts du Cirque de Boulazac
PRIX
1er prix du jury
Lazarus and the birds of Paradise de Oona Doherty
Coproduction de 7.000€ avec un temps de résidence au Pacifique Centre de Développement Chorégraphique National (CDCN) Grenoble-Auvergne-Rhône-Alpes
2ème prix du jury
Everything is ok de Marco D’Agostin
Coproduction de 4.000 €
Prix du public
Lazarus and the birds of Paradise de Oona Doherty
Coproduction de 4.000 €
(829 votants sur les deux soirs)
Mention spéciale du jury
Horion de Malika Djardi
Tournée
Les (re)connaissances* des 16 partenaires seront communiquées ultérieurement :
*Les partenaires s’engagent à diffuser un ou plusieurs spectacles ou extraits dans une programmation partagée, à offrir des coproductions, à s’engager sur des accueils la saison suivante. Les structures implantées sur un même territoire favoriseront une synergie dans l’accueil de leur (re)connaissance.
Le montant des prix est attribué par Le Pacifique, la Maison de la Danse, le Théâtre National de la Danse Chaillot – Paris, la MC2 Scène nationale – Grenoble.
PARTENAIRES
— Le Pacifique Centre de Développement Chorégraphique National (CDCN) Grenoble - Auvergne Rhône-Alpes
— La Maison de la danse (Lyon)
— La Rampe et la Ponatière - Scène conventionnée – Échirolles
— CCN2 - Centre Chorégraphique National de Grenoble - direction Rachid Ouramdane et Yoann Bourgeois
— Ballet Preljocaj - Pavillon Noir (Aix en Provence)
— CCNN - Centre Chorégraphique National de Nantes - direction Ambra Senatore
— CCNR - Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape - direction Yuval Pick
— Malandain Ballet Biarritz
— Festival Le temps d’aimer la danse (Biarritz)
— KLAP - Maison pour la danse (Marseille) - direction Michel Kelemenis
— Comédie de Clermont-Ferrand - scène nationale (Clermont-Ferrand)
— La Garance - scène nationale (Cavaillon)
— MC2 - scène nationale (Grenoble)
— Musique et Danse en Loire-Atlantique (Orvault),
— Le Merlan - scène nationale de Marseille
— Théâtre National de la Danse Chaillot (Paris).
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| Saluts à l'issue de Guerre de Samuel Mathieu, (re)connaissance 2017, Photo Fabien Rivière |
vendredi 8 décembre 2017
Karin Waehner, une artiste migrante (déc. 2017 - mars 2018)
Karin Waehner, l'Empreinte du Sensible, 2002
Née en 1926, Karin Waehner a étudié et dansé chez Mary Wigman, puis séjourné à Buenos Aires, avant de s’installer en France en 1953 où elle a créé et enseigné jusqu’à la fin de ses jours en 1999.
CONFÉRENCE
Vendredi 15 décembre
Karin Waehner. Exposer, performer l'archive
par Sylviane Pages, Mélanie Papin et Guillaume Sintes
19h, CND à Pantin. En savoir +
« D'archives sonores et visuelles en relecture de pièces (L'Oiseau-qui-n'existe-pas, Le Trio de Brecht (extrait de Sehnsucht), Celui sans nom), cette soirée de recherche performative consacrée à la chorégraphe Karin Waehner, est proposée par l'équipe du Projet Waehner 2015-2018. Issu du programme de recherche mené en collaboration avec la BnF et soutenu par le Labex Arts H2h, porté par Isabelle Launay, le projet « Karin Waehner, une artiste migrante. Archive, patrimoine et histoire transculturelle de la danse » retrace les circulations des techniques chorégraphiques de la modernité en danse. L'ambition de cette recherche menée par Mélanie Papin, Sylviane Pagès et Guillaume Sintès, est de croiser une histoire des migrations et une histoire transnationale en danse. Cette soirée-recherche fait écho au colloque organisé à la BnF le 16 décembre 2017. »
COLLOQUE
Samedi 16 décembre
Karin Waehner. Exposer, performer l'archive
Karin Waehner. Exposer, performer l'archive
par Sylviane Pagès, Mélanie Papin et Guillaume Sintes. En savoir +
Télécharger le programme (PDF, 600.3 ko)
Télécharger le programme (PDF, 600.3 ko)
9h30-17h, Bibliothèque nationale de France (BnF), Galerie Jules Verne (site F. Mitterand)
« Colloque international organisé par l'équipe du Projet Waehner 2015-2018. Issu du programme de recherche mené en collaboration avec la BnF et soutenu par le Labex Arts H2h, porté par Isabelle Launay, le projet « Karin Waehner, une artiste migrante. Archive, patrimoine et histoire transculturelle de la danse » retrace les circulations des techniques chorégraphiques de la modernité en danse. L'ambition de cette recherche menée par Mélanie Papin, Sylviane Pagès et Guillaume Sintès, est de croiser une histoire des migrations et une histoire transnationale en danse. »
COMMUNICATION
Jeudi 25 janvier
Wigman/Waehner, correspondances (1949-1972)
par Mélanie Papin et Guillaume Sintes
Centre national de la Danse (CND) à Pantin. En savoir +
« Dans le cadre des exposés de recherches 2018 ayant bénéficié de l'aide à la recherche et au patrimoine en danse (CND) »
CONFÉRENCE
Samedi 24 mars
L'Oiseau-qui-n'existe-pas. Karin Waehner et ses poètes
par Aurélie Berland et Guillaume Sintes
15h, Maison des Arts d'Antony. En savoir +
« Conférence dansée illustrée par la recréation du solo "L'Oiseau-qui-n'existe-pas" interprété par Aurélie Berland [Site]. Dans le cadre de l'exposition consacrée à l'oeuvre de Claude Aveline. »
lundi 4 décembre 2017
Cinéma - Bande-annonce : « 12 jours » de Raymond Depardon
vendredi 1 décembre 2017
mercredi 29 novembre 2017
lundi 27 novembre 2017
Il y a 25 ans... Dominique Bagouet (+ Laurence Louppe : Puissance du désir)
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| Dominique Bagouet, Photo DR |
Bonjour,
le 9 décembre, ce sera le 25ème anniversaire de la mort de Dominique Bagouet [à 41 ans, en 1992, du Sida].
Vous l’avez connu, vous l’avez cotoyé, vous l’avez accueilli, vous l’avez photographié ou filmé, vous avez écrit sur ses spectacles, vous avez dansé ses oeuvres, vous avez pris des cours avec ses danseurs, bref, vous avez des souvenirs.
Nous vous proposons de faire un signe, un geste, écrire, raconter, dessiner, filmer, danser, à votre guise, le 9 décembre ou un autre jour.
Publiez sur vos sites, partagez sur vos réseaux sociaux préférés, faites-nous en part aussi et nous mettrons tout cela en ligne sur le blog des Carnets Bagouet.
Vous trouverez ci-joint un dossier qui cite deux textes sur le chorégraphe et sur l’association créée après sa disparition et qui dresse aussi la liste de tous les artistes qui contribuent depuis 25 ans à la transmission de la danse de Dominique Bagouet.
Je suis à votre disposition pour toute information.
Très cordialement
Anne Abeille
Laurence Louppe :
Puissance du désir
Paru dans Nouvelles de danse, n°16,
éditions Contredanse, Bruxelles, mai 1993
La compagnie Bagouet, pour qui l'a connue à ses débuts, c'était un groupe explosif
d'individualités fortes, d'êtres agglutinés dans des expériences imprévisibles (et
remarquables). Et puis sont venus Déserts d'amour [à voir ICI], nouvelle étape de la brisure. Sortie de
l'histoire, sortie d'un certain état de cohérence? Brisure aussi de l'espace fragmenté entre
les corps distants, lâchant le mouvement par le bout des doigts. Multiplication des signaux
anachroniques, qui dévient le sens. Mais demeurent, (comme suspendus à l'invisible), les
rencontres des regards, les partages d'émotion. A la même époque, ou presque, Mes amis [ICI], chorégraphie pour acteur seul, ouvre le chemin vers la voix, comme autre facette d'être. Le
texte est celui d'un solitaire des années 30, Emmanuel Bove, dont les processus d'une
grande modernité sont moins directement repérables que ceux du "Nouveau roman".
Bagouet s'attachera à cette écriture, ténue, défaite comme la cendre d'une narration qui ne
peut se refermer sur la constatation factuelle des objets de l'existence. Alors conjointement
peut naître, comme sur un sillon parallèle, un nouvel état du texte, une circulation mobile
d'affects, une sémantique de l'émoi qui n'aurait plus besoin de se raccrocher au signe, mais
qui naîtrait à même le corps des danseurs, entre eux, comme une flamme fugitive. Ce sera le
miracle de Meublé sommairement [ICI]. Dansé au coeur d'un dire, celui de Nelly Borgeaud,
enchevêtré à sa présence, à son souffle ; le corps des danseurs révélant peu à peu des états
étrangers à toute narration.
Je n'ai jamais rencontré Bagouet, homme de grande culture, qu'entre deux expositions, ou
entre deux livres. Cette fois-là, il sortait de la "Leçon des Ténèbres", exposition signée
Boltanski à la Salpêtrière. Bouleversement. Intention immédiate, folle, irrépressible de
travailler avec Boltanski. De cette visite au sanctuaire des enfances défuntes, des mémoires
perdues de l'identité, il sortira un autre conflit, non moins sublime, entre le nocturne et la
lumière, entre le corps réel et la fiction intérieure d'un "personnage". Surtout entre l'intimité
du danseur et la dimension monumentale d'un écrin scénographique, où chaque "histoire"
se disait et se perdait au bord de sa propre magie.
Dans Le Saut de l'ange (et sa belle version filmique signée Charles Picq et surnommée Dix
anges [ICI]) tout se fait rebond et couleur, même la mélancolie. C'est que le travail du groupe,
tout en allant vers une complexité maximale, se concentre avant tout sur l'attention à
donner aux relations et aux êtres. On a trop assimilé l'art de Bagouet à je ne sais quelle
image anémiée (et plutôt bien pensante) d'une esthétique de bon goût. N'a-t-on pas vu que
du Crawl de Lucien [ICI] aux Petites Pièces de Berlin [ICI] éclate son amour des corps, son amour de
l'amour? Combien cet art est vivant, sensuel, combien il joue, sans pour autant bien sûr les
"raconter", avec la délicate texture des passions? Et jusque dans les costumes de Dominique
Fabrègue, dans le contour galbé par l'étoffe, l'épiderme frémit, à distance, à travers tout un
arc d'émotions à intensités égales d'une pièce à l'autre.
L'art de Dominique Bagouet est pour moi un art d'ardeur et d'audace. Il disait, à propos de
So Schnell "je veux faire la part de ma force" [ICI]. Cette force, celle qui lui permettait de
collaborer sans complexe avec Boltanski, ou Trisha Brown, cette exigence intérieure qui le
poussait toujours à l'extrême, dans la plus grande tranquillité apparente, cette force jaillit
dans So Schnell comme un défi. Pièce testament, certainement pièce du crépuscule, du
retour aux sources, de cette "cartographie intérieure" dont il parlait souvent, de ces trajets
ineffaçables qui sont nos traces dans le monde, et dont la chorégraphie témoigne, comme
d'un parcours que la mort ne recouvrira jamais. Bagouet ne croyait pas à l'éphémère, même
s'il n'a cessé de se tenir aux franges fugitives de l'instant. "La danse s'achèvera forcément" disait-il "mais l'espace aura été rempli de forces" les forces, comme poussées élémentaires
emportent les danseurs dans les bondissements de So Schnell. Il y a des temps d'arrêt, et
même des temps d'allégorie. Il y a le texte de la Cantate précieux et funèbre comme le
tableau baroque d'une "vanité", il y a le ressac métallique des machines de la bonneterie
familiale entendues dans l'enfance. Il y a le récit d'une vie, une autobiographie (qu'il avait
déjà amorcée ailleurs). Une sorte de confessions, de mémoires pour les Temps présents que
le projet de Noces d'or, en collaboration avec Jean Rouaud devait creuser et amplifier. Mais
la magie de So Schnell est dans sa matière, flamboyante et ruisselante, dans l'art des
danseurs à y sertir leur propre univers sensible, à y inventer des trajectoires inconnues.
Car l'oeuvre de Bagouet, ce n'est pas seulement une série de pièces, dont certaines, certes,
sont des joyaux de la chorégraphie contemporaine. L'oeuvre de Bagouet, c'est d'abord ce
réseau vivant d'états partagés, de rencontre avec les sensibilités et les imaginaires qu'il n'a
cessé d'entretenir avec les danseurs lui-même. Aujourd'hui la compagnie Bagouet continue
le travail ; le timonier est parti sur de meilleurs rivages, mais la voile est levée, et le souffle
est là, toujours. La compagnie Bagouet c'est un corps partagé, un corps sensible, non
seulement dépositaire du répertoire et du style (inimitable), mais de l'exigence, de la
recherche, du désir de faire et de transmettre. Il est du devoir de la communauté culturelle
que cette équipe exceptionnelle et dans son art et son potentiel, et dans son investissement,
puisse développer les projets de Bagouet : aller toujours plus loin dans la conscience et
l'échange, former le danseur, lui donner une indispensable autonomie au sein même de
l'inspiration artistique....
Au moment où j'écris ces lignes, c'est le Printemps, c'est Pâques ; et pourtant les forces de la
régression de plus en plus violentes s'attaquent à cette danse contemporaine qui fait partie
de la grande histoire de l'art du XXe siècle, qui est mandataire de ses enjeux les plus
profonds. Plus que jamais nous avons besoin de la présence de Dominique Bagouet. "Reste
avec nous, car voici que le jour décline et que les ténèbres se répandent". (Luc 24-36)
Laurence Louppe
nb : les citations de Dominique Bagouet ont été prises en notes lors d'une conversation en juillet 1992.
vendredi 24 novembre 2017
La répression et la guerre, après la liberté ? (Michael Clark, « to a simple, rock ’n’ roll . . . song. », Tanz in Bern)
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| to a simple, rock ’n’ roll . . . song., de Michael Clark, Photo Anja Beutler |
C'est à Bern (Suisse), lors du festival Tanz in Bern, que nous sommes allés découvrir la nouvelle création du britannique Michael Clark, to a simple, rock ’n’ roll . . . song., — titre tout en lettres minuscules et clos d'un point, — présentée pour la première fois au Barbican, à Londres (Royaume-Uni) début octobre 2016, dont il est artiste associé depuis une décennie.
La feuille de salle précise que les 150 ans de la naissance du musicien français Erik Satie (1866 - 1925) a amené le chorégraphe à réfléchir sur ses mentors et collègues, passés et présents, qui ont travaillé avec cette musique. Ainsi du chorégraphe de ballet britannique Frederick Ashton (1904 - 1988) (avec Monotones I and II ICI), Merce Cunningham (Septet ICI ICI et Nocturnes ICI), John Cage et Yvonne Rainer (Satie Spoons).
Si le titre de la pièce réfère spécifiquement au rock ’n’ roll, il se situe cependant au-delà des genres musicaux. Il mobilise « la musique classique » d’Erik Satie et le « rock » de Patti Smith et David Bowie, célébrant plus généralement la puissance expressive de « la » musique. Chaque genre musical a en effet son public et son monde. Ici, ils sont frères, et dialoguent. La proposition est construite en trois actes, qui sont chacun consacrés entièrement à l’un de ces trois musiciens.
Acte I : Erik Satie. Il a vingt ans quand il compose Ogives N° 1 - 4, qui porte une force étonnante. Il en a vingt-six quand il achève Prélude - Fête donnée par des Chevaliers Normands en l’Honneur d’une jeune Demoiselle. Les danseurs portent des justaucorps noirs et blancs. Noirs pour le bas du corps, et blancs pour le haut. La ligne de démarcation, horizontale, varie selon les interprètes, au dessus des fesses ici, au milieu du buste là. La gestuelle est clairement celle d’un Merce Cunningham (1919 - 2009). Les épaules, comme en partie figées, sont solidaires du haut des bras qui sont comme des lignes, qui peuvent se briser. Le fond du plateau est entièrement occupé par un écran blanc, dans un premier temps d’un orange intense puis, dans un second d’un jaune tout aussi puissant. C’est quand la musique, jouée au piano, très tenue, sinon tendue, devient clairement dramatique, que le virage vers la couleur jaune s’opère, comme un contrepoint. Un certain nombre de chorégraphes préfèrent des corps sans tension, « cools », et n’aiment guère, pour le moins, être confrontés à ces corps chargés, sinon hantés.
Au passage, il est intéressant de constater qu’Erik Satie dérange encore certains. Ainsi, en 2016, à l'occasion du 150° anniversaire de sa naissance, la municipalité d'Arcueil (sud de Paris), où il vécut ses vingt-sept dernières années, souhaita organiser des festivités en son honneur. Lors du conseil municipal du 31 mars, délibérant du budget à leur allouer, un conseiller municipal d’opposition, Denis Truffaut, du Front national (FN), ce parti d’extrême-droite, déclencha une polémique, refusant que l'argent public soit utilisé pour les commémorations et qualifiant le compositeur de « médiocre », d'« illuminé », de « membre du parti communiste alcoolique. (sic) »
Acte II : Patti Smith (née en 1946). Le travail plastique (costumes et lumières), très épuré, avec des pantalons patte d’eph, dont la partie basse est en cuir, rappelle l'univers du photographe Robert Mapplethorpe qui fut un temps son compagnon (elle a publié en 2010 un ouvrage salué par la critique, où elle raconte ce moment de sa vie, Just Kids). On connaît son classicisme souvent cru mais superbe (sexes d’hommes noirs en érection).
On se dit qu’au-delà des questions musicales, d’autres enjeux travaillent la pièce. On peut voir l’acte I comme une plongée vertigineuse dans les drames du XX° siècle, plus précisément les deux guerres mondiales. Les corps sont tendus mais travaillés par des pulsions puissantes qui contredisent ce sentiment de contrôle. Une certaine innocence sera ensevelie par deux boucheries. Le deuxième acte réactive la liberté des années 60 et 70 qui a aussi été recouverte par l’arrivée au pouvoir de conservateurs : au Royaume-Uni Margaret Thatcher en mai 1979, qui va diriger le pays plus de onze ans, et aux États-Unis Ronald Reagan en janvier 1981, qui gère la première puissance mondiale huit ans, où une guerre culturelle appelant à censurer des œuvres d’art, notamment celles de Mapplethorpe, fit rage. Le troisième acte se projette dans le futur d’une humanité mi humaine - mi robotique, non sans un certain humour. Dans une scène, un danseur gesticule au sol de façon insensée et absurde. Le chorégraphe donne le sentiment de démonter le robot, et de rigoler.
On doit saluer la qualité des danseurs, d’une équipe renouvelée à l’exception de Harry Alexander (au regard d'un noir intense, comme une biche qui serait sur le qui-vive, pressentant l’irruption des chasseurs venus l’abattre), et qui compte Daniel Corthorn, Sophie Cottrill, Kieran Page, Rowan Parker, Alice Tagliento et Benjamin Warbis.
Le festival a pris fin avec puissance et classe avec to a simple, rock ’n’ roll . . . song.
michaelclarkcompany.com
PS. Où voir le travail en France, demanderez-vous peut-être ? Pour le moment, toujours pas de date-s. On remarquera qu'il a fallu attendre plus de deux ans, — après une longue période où rien ne semblait pouvoir advenir, — pour que soit enfin présenté à Paris en septembre dernier l'exceptionnel Mount Olympus de Jan Fabre à La Villette (ICI). Même durée d'attente pour Le poète aveugle de Jan Lauwers que l'on a vu à La Colline - Théâtre national toujours à Paris en octobre dernier (ICI).
ACT I : SATIE STUDS / OGIVES COMPOSITE [musique : Erik Satie] (durée 20 minutes)
Prélude - Fête donnée par des Chevaliers Normands en l’Honneur d’une jeune demoiselle [1892]
Ogives N° 1 - 4 [1886]
Ogives Composite
ACT II : LAND [musique : Patti Smith] (durée 10 mn.)
Land (Part I : Horses; Part II : Land of a Thousand Dances; Part III : La Mer(de)
PAUSE : 20 mn.
ACT III : my mother, my dog and CLOWNS ! [musique : David Bowie] (durée 18 mn.)
Blackstar
Future Legend
Chant of the Ever Circling Skeletal Family
Aladdin Sane
Si le titre de la pièce réfère spécifiquement au rock ’n’ roll, il se situe cependant au-delà des genres musicaux. Il mobilise « la musique classique » d’Erik Satie et le « rock » de Patti Smith et David Bowie, célébrant plus généralement la puissance expressive de « la » musique. Chaque genre musical a en effet son public et son monde. Ici, ils sont frères, et dialoguent. La proposition est construite en trois actes, qui sont chacun consacrés entièrement à l’un de ces trois musiciens.
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| to a simple, rock ’n’ roll . . . song., Photo Hugo Glendinning |
Acte I : Erik Satie. Il a vingt ans quand il compose Ogives N° 1 - 4, qui porte une force étonnante. Il en a vingt-six quand il achève Prélude - Fête donnée par des Chevaliers Normands en l’Honneur d’une jeune Demoiselle. Les danseurs portent des justaucorps noirs et blancs. Noirs pour le bas du corps, et blancs pour le haut. La ligne de démarcation, horizontale, varie selon les interprètes, au dessus des fesses ici, au milieu du buste là. La gestuelle est clairement celle d’un Merce Cunningham (1919 - 2009). Les épaules, comme en partie figées, sont solidaires du haut des bras qui sont comme des lignes, qui peuvent se briser. Le fond du plateau est entièrement occupé par un écran blanc, dans un premier temps d’un orange intense puis, dans un second d’un jaune tout aussi puissant. C’est quand la musique, jouée au piano, très tenue, sinon tendue, devient clairement dramatique, que le virage vers la couleur jaune s’opère, comme un contrepoint. Un certain nombre de chorégraphes préfèrent des corps sans tension, « cools », et n’aiment guère, pour le moins, être confrontés à ces corps chargés, sinon hantés.
Au passage, il est intéressant de constater qu’Erik Satie dérange encore certains. Ainsi, en 2016, à l'occasion du 150° anniversaire de sa naissance, la municipalité d'Arcueil (sud de Paris), où il vécut ses vingt-sept dernières années, souhaita organiser des festivités en son honneur. Lors du conseil municipal du 31 mars, délibérant du budget à leur allouer, un conseiller municipal d’opposition, Denis Truffaut, du Front national (FN), ce parti d’extrême-droite, déclencha une polémique, refusant que l'argent public soit utilisé pour les commémorations et qualifiant le compositeur de « médiocre », d'« illuminé », de « membre du parti communiste alcoolique. (sic) »
Acte II : Patti Smith (née en 1946). Le travail plastique (costumes et lumières), très épuré, avec des pantalons patte d’eph, dont la partie basse est en cuir, rappelle l'univers du photographe Robert Mapplethorpe qui fut un temps son compagnon (elle a publié en 2010 un ouvrage salué par la critique, où elle raconte ce moment de sa vie, Just Kids). On connaît son classicisme souvent cru mais superbe (sexes d’hommes noirs en érection).
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| to a simple, rock ’n’ roll . . . song., Photo Hugo Glendinning |
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Acte III : David Bowie (1947 - 2016). Toujours des justaucorps, qui semblent réalisés dans de l'acier puis dans un métal orange à venir. L'atmosphère est futuriste. L’émotion est plus relâchée. C'est Kate Coyne, ancienne danseuse de la compagnie, et actuelle directrice associée qui porte seule le rôle de l’ange noir, le chorégraphe étant cloué au lit par une pneumonie à Londres.On se dit qu’au-delà des questions musicales, d’autres enjeux travaillent la pièce. On peut voir l’acte I comme une plongée vertigineuse dans les drames du XX° siècle, plus précisément les deux guerres mondiales. Les corps sont tendus mais travaillés par des pulsions puissantes qui contredisent ce sentiment de contrôle. Une certaine innocence sera ensevelie par deux boucheries. Le deuxième acte réactive la liberté des années 60 et 70 qui a aussi été recouverte par l’arrivée au pouvoir de conservateurs : au Royaume-Uni Margaret Thatcher en mai 1979, qui va diriger le pays plus de onze ans, et aux États-Unis Ronald Reagan en janvier 1981, qui gère la première puissance mondiale huit ans, où une guerre culturelle appelant à censurer des œuvres d’art, notamment celles de Mapplethorpe, fit rage. Le troisième acte se projette dans le futur d’une humanité mi humaine - mi robotique, non sans un certain humour. Dans une scène, un danseur gesticule au sol de façon insensée et absurde. Le chorégraphe donne le sentiment de démonter le robot, et de rigoler.
On doit saluer la qualité des danseurs, d’une équipe renouvelée à l’exception de Harry Alexander (au regard d'un noir intense, comme une biche qui serait sur le qui-vive, pressentant l’irruption des chasseurs venus l’abattre), et qui compte Daniel Corthorn, Sophie Cottrill, Kieran Page, Rowan Parker, Alice Tagliento et Benjamin Warbis.
Le festival a pris fin avec puissance et classe avec to a simple, rock ’n’ roll . . . song.
Fabien Rivière
tanz-in-bern-2017
to a simple, rock ’n’ roll . . . song. - Michael Clark - 10 et 11 novembre 2017 - Dampfzentrale - Bern - Suisse.
michaelclarkcompany.com
PS. Où voir le travail en France, demanderez-vous peut-être ? Pour le moment, toujours pas de date-s. On remarquera qu'il a fallu attendre plus de deux ans, — après une longue période où rien ne semblait pouvoir advenir, — pour que soit enfin présenté à Paris en septembre dernier l'exceptionnel Mount Olympus de Jan Fabre à La Villette (ICI). Même durée d'attente pour Le poète aveugle de Jan Lauwers que l'on a vu à La Colline - Théâtre national toujours à Paris en octobre dernier (ICI).
MUSIQUE :
Prélude - Fête donnée par des Chevaliers Normands en l’Honneur d’une jeune demoiselle [1892]
Ogives N° 1 - 4 [1886]
Ogives Composite
ACT II : LAND [musique : Patti Smith] (durée 10 mn.)
Land (Part I : Horses; Part II : Land of a Thousand Dances; Part III : La Mer(de)
PAUSE : 20 mn.
ACT III : my mother, my dog and CLOWNS ! [musique : David Bowie] (durée 18 mn.)
Blackstar
Future Legend
Chant of the Ever Circling Skeletal Family
Aladdin Sane
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