vendredi 16 octobre 2020

La vitesse de Fabrice Lambert (« Seconde nature »)

Seconde nature, de Fabrice Lambert, Capture d'écran Espaces Magnétiques 
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Avec Seconde nature, vu hier soir au Théâtre de la Ville - Théâtre des Abbesses à Paris, Fabrice Lambert nous propose une œuvre d'une maturité inquiète mais nécessaire et courageuse. 

Les interprètes se déplacent constamment dans une nuit profonde éclairée artificiellement, et ne verront jamais le jour. L'espace est vide mais saturé d'une musique puissante et stellaire, avec un passage vers la techno à mi-parcours, et rempli jusqu'à la gueule de flashs stroboscopiques redoutables. Ils dansent souvent devant un mur d'images tout aussi artificielles, irréelles et saturées. On perçoit une existence qui se déploie dans un environnement gelé et hostile où le danseur - citoyen a cependant la puissance d'un brise-glace. 

On se demande comment ils font pour tenir. On voudrait s'approcher paisiblement, leur parler tranquillement, leur demander ce qui ne va pas, essayer de comprendre la situation, leur situation. On voudrait arriver à les faire au moins ralentir un peu ce flot, ce flux de folie. On rêve même de les faire stopper, d'arriver à les extraire de cet enfer terrestre. Grande naïveté certes.  

Ils ont la santé, comme l'on dit, et une singulière capacité de résistance. Jamais ils ne flanchent, ne soufflent, ne manifestent une quelconque fatigue ou lassitude. Jusqu'à une surprise finale, de taille. Inévitable finalement. Il n'est pas sûr qu'ils se posent beaucoup de questions. Il n'est pas sûr qu'ils le peuvent, pris sinon emportés par la vie. 

Ils sont quatre. Ils ne cessent de se croiser mais ne se rencontreront jamais. On ne peut pas vraiment appeler cela un collectif. Il n'y aura pas de prise de conscience, de questionnement, de protestation, de contestation de cet ordre terrestre. La contradiction n'est qu'apparente : on peut être ultra passif tout en étant ultra actif. C'est une tragédie sans pathos qui n'est pas sans élégance, vue le jour qui suit l'annonce de l'instauration d'un couvre-feu en France*.
Fabien Rivière
* Applicable de 21h à 6h pour six semaines, voir plus, à partir de samedi, dans neuf métropoles, soit 20 millions de français. 

Seconde nature, Théâtre de la Ville - Théâtre des Abbesses (Paris), du jeudi 15 au dimanche 18 octobre 2020. En savoir +   

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