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samedi 1 novembre 2025

Danse - Le drapeau Palestien interdit aux Abbesses

Le public grimpe la rue Ravignan, en face du Théâtre des Abbesses, Photo Fabien Rivière 
Gush is Great, par Production Xx, Photo Fabien Rivière
Gush is Great, par Production Xx, Photo Fabien Rivière
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Le Théâtre de la Ville à Paris présentait en septembre en son Théâtre des Abbesses cinq programmes consacrés aux résultats du Concours Danse élargie. Le concours se déroule depuis 2010 les années paires (20 projets de 10 minutes chacun), les résultats sont développés les années impaires. En 2025, nous y voici. 

Le 4° programme est composé de trois propositions qui ont pour points communs la transmission d'œuvres, à des élèves ou à des professionnel-le-s.

Il s'est ouvert par une pièce en plein air, Gush is Great, création de Production Xx, soit Julie Botet, Simon Le Borgne, Max Gomard, Philomène Jander, Zoé Lakhnati et Ulysse Zangs (présentations en fin d'article) en collaboration avec les 36 élèves du Conservatoire à Rayonnement Régional (CRR) de Paris - Ida Rubinstein (8° arrondissement), option Danse classique, jazz et contemporain, de la seconde à bac +3, qui ont entre 16 et 23 ans. 

La version originale, de 10 minutes réglementaires, a été proposée lors de l'édition 2024 du concours Danse élargie. Elle a obtenu le 2° prix du jury d'artistes et le prix du « Jury Jeunes », soit alors 19 élèves de ce même département danse du Conservatoire à Rayonnement Régional (CRR) de Paris - Ida Rubinstein, qui ont souhaité reprendre la pièce et la développer. 

Vers la fin de la performance, Photo Fabien Rivière

Nous écrivions : « (...) on observe un slow motion de 10 minutes du fond du plateau à son devant, une ligne d'interprètes face au public, qui va jeter par dessus bord si on ose dire, tout un tas d'objets dissimulés sous ses manteaux. C'est du mime, et "politiquement", pour répondre à un jury, c'est bien faiblard, sinon geignard, passif. » 

Fin de la performance, Photo Fabien Rivière

En septembre 2025, l'œuvre prend une toute autre ampleur. On observe les spectatrices et spectateurs nombreux, grimper la rue pentue en face du théâtre des Abbesses, et stopper un peu avant la place sur laquelle elle débouche. Ils entourent les interprètes qui prennent position au milieu de la rue, debout dans le sens de la descente. Ils vont marcher lentement un peu plus de 50 mètres, en 30 minutes. C'est "lent". Dans le programme, Production Xx fait état d'« une apparente lenteur. Apparente car en vérité il y a un vrai rythme et tout va beaucoup plus vite que ce qu'il n'y paraît. » Ils vont jeter au sol différents objets. En fin de course, ils vont se laisser tomber au sol et y demeurer un temps. 

Après les applaudissements, les membres de Production Xx vont se succéder dans la lecture d'un texte qui dénonce l'interdiction qui leur a été faite de déployer un drapeau Palestinien. Nous le publions in-extenso ci-dessous. Un extrait : « (...) nous tenions quand même et aussi à exprimer notre profonde inquiétude face à la décision qui a été prise d’interdire la présence du drapeau palestinien dans cette performance avec les élèves. Cette décision soulève des questions fondamentales sur la liberté d’expression artistique, sur le rôle de l’art dans la sphère publique, et sur les limites imposées à la représentation de la réalité politique, complexe, malgré le cadre institutionnel et scolaire autour de ce projet. Nous avions besoin de partager avec vous ces inquiétudes. (vifs applaudissements) » Selon une bonne source, l'interdiction argue de la présence de mineur-e-s. 

Le travail de répétition a duré trois semaines, au Carreau du Temple et à la Ménagerie de Verre. Il s'est agi de travailler « les états de corps », comme confié par un-e interprète. C'est bien, mais est-ce suffisant ? Comme si le corps pouvait répondre à tout. Aucune photographie vue, ou vidéo et film visionnés, ou de livres lus. Le réel est maintenu à distance (à une unique exception près, finalement interdite). Est mobilisé l'imaginaire de la manifestation, mais dans une énergie très sinon trop basse, qui fait penser plus à celle d'un enterrement. Pour un psychanalyste lacanien, cette action de laisser tomber des objets peut être comprise comme un impératif sinon un ordre : laissez tomber (toute lutte). On pourrait parler de corps - paysage, c'est-à-dire de corps intéressants à regarder, poétiques pourquoi pas, mais passifs. 

Dans la pratique avec des jeunes, on trouve à l'opposé par exemple le chorégraphe belge d'Anvers Jan Martens (avec des textes ; notre article L'adolescence sidérante de Jan Martens (« Passing the Bechdel Test »)) et le français de Marseille Christophe Haleb (observation et écoute ; voir le premier et le deuxième film de la série Éternelle jeunesse ; Éternelle jeunesse #1 Valence - Éternelle Jeunesse #2 Amiens), sans même parler de Dominique Bagouet (1951 - 1992) qui expliquait qu'il travaillait jadis avec des danseurs et dorénavant avec des êtres humains dansants.   

Première page, feuille en noir et blanc de format A4 scotchée sur les portes
de toutes les entrées d'immeubles de la rue, Photo Fabien Rivière
Seconde page, feuille en noir et blanc de format A4 scotchée sur les portes
de toutes les entrées d'immeubles de la rue, Photo Fabien Rivière

Personne n'a fait attention à ces deux feuilles en noir et blanc de format A4 scotchées sur les portes de toutes les entrées d'immeubles de la rue où a lieu la performance, pourtant très instructives. Nous les publions ci-dessus. Il s'agit d'un courrier d'un représentant de l'État, en l'espèce du Préfet de police adressé au Théâtre de la Ville (et du Théâtre de la Ville aux riverains et aux commerçants). Il indique au passage l'existence d'un Bureau de la voie publique, Section manifestations. Il rappelle la nécessité d'une autorisation de l'État pour qu'un groupe intervienne dans l'espace public. Surtout on notera l'intitulé du courrier, en majuscules : PROJET DE MANIFESTATION NON REVENDICATIVE SE DÉROULANT DANS L'ESPACE PUBLIC. Il y est question « d'une déambulation chorégraphiée avec des danseurs. » NON REVENDICATIVE est la catégorie choisie, qui a facilité l'obtention de l'autorisation. L'animation neutralise sinon annule la revendication ? 
Fabien Rivière 
— Programme 4, Focus Jeunes créateurs - Générations Danse élargie, Théâtre de la Ville au Théâtre des Abbesses, 19 et 20 septembre. En savoir +

NOUS AVONS PUBLIÉ : 

Julie Botet est passée par l'école du Centre Chorégraphique National (CCN) de Roubaix sous Carolyn Carlson puis Olivier Dubois. 
Simon Le Borgne est membre du Ballet de l'Opéra national de Paris, en congé.  
Max Gomard, a étudié au Conservatoire de Tours et Coline à Istres, puis a participé à cinq créations avec Thomas Lebrun, Fabrice Ramalingom, Alban Richard, Georges Appaix et Michel Kelemenis. 
Philomène Jander a étudié à P.A.R.T.S (Performing Arts Research and Training Studios) à Bruxelles.
Zoé Lakhnati est diplômée en danse classique du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse (CNSMD) de Lyon en 2019 et de P.A.R.T.S (Performing Arts Research and Training Studios) à Bruxelles en 2022. Danseuse interprète pour les chorégraphes Mette Ingvartsen et Leïla Ka et a travaillé en tant qu’assistante pour Robyn Orlin et Dimitri Chamblas. 
Ulysse Zangs est diplômé de l'École du Ballet de l'Opéra de Paris et de la Palucca Hochschule für Tanz à Dresde (Allemagne) avant de rejoindre la Dresden Frankfurt Dance Company, où il a joué jusqu'en 2019. Travaillant désormais en tant qu'artiste indépendant, il collabore avec des chorégraphes et metteurs en scène de théâtre tels que Benjamin Millepied, l'Allemand Ersail Mondtag, Simon Le Borgne, et d'autres. Il est aussi musicien. 

Avec Roman Bonilauri, Lili Bracq, Salma Chemin Katar, Junior Douville, Héloïse Gappin Schmitt, Antoine Quares, Constance Voarick, Laura Annede Leray, Bertille Blondel, Cloé Sahone Billot, Natacha Fine, Tiana Rajaomaria, Léa Baudoin, William Boulay Itela, Maud Duchene, Vadim Villagordo, Livia Bras Jacques, Wei Faham Lee, Meliza Naves Suarez, Leïla Jouishomme, Gabriel Camara Issa, Léon Gauthier, Sybille Hoffman, Noé Lavandier, Salomé Moreels, Ulysse Roy, Louise Scheidt, Cassandra Thevenin, Yoannagbo Niang, Apolline Gueguen Caillié, Valentine Humbert, Mia Orobio Besson Magdelain, Roman Ramanick Gallonde, Elinoa Sieradzki Sprung, Yamin Ruiz, Salomé Tratman, Juliette Floc’Hlay

INTERVENTION 
de membres de Production Xx à l'issue de la performance 

— (Intervention d’une jeune femme)

Bonjour à toutes et à tous, 

Merci d’avoir assisté à la seconde présentation de la version XXL de la création collective Gush is Great,  

Merci aux équipes du Théâtre de la Ville, merci aux équipes techniques et encadrants du Conservatoire, Merci aux élèves qui nous ont choisi l’année passée lors de Danse élargie (vifs applaudissements) faisant confiance à la fois au projet mais aussi aux élèves actuels qui ont su s’approprier et porter cette pièce avec force et engagement.

Vous avez pu voir cet après-midi la grande qualité des interprètes que nous tenions à remercier chacune et chacun pour leur investissement autour de ce projet de transmission (vifs applaudissements) 

 

— (Intervention d’un jeune homme) 

Merci donc à … euh … çà va être un peu long, mais vous avez l’habitude je pense avec ce qui vient d’arriver. Merci à [énonce tous les prénoms des interprètes] vous pouvez évidemment les applaudir (vifs applaudissements). On doit aller assez vite car le temps nous est compté, pour ceux qui vont continuer l’après-midi de spectacles [en salle] mais nous tenions quand même et aussi à exprimer notre profonde inquiétude face à la décision qui a été prise d’interdire la présence du drapeau palestinien dans cette performance avec les élèves. Cette décision soulève des questions fondamentales sur la liberté d’expression artistique, sur le rôle de l’art dans la sphère publique, et sur les limites imposées à la représentation de la réalité politique, complexe, malgré le cadre institutionnel et scolaire autour de ce projet. Nous avions besoin de partager avec vous ces inquiétudes.  (vifs applaudissements)  


— (Intervention d’une jeune femme)

Dans notre démarche, le drapeau n’est pas un simple emblème, il ne représente pas un mot d’ordre, mais un geste scénique porteur d’histoire de luttes, de silence et de fractures; Le convoquer dans une chorégraphie c’est ouvrir un espace de réflexion sur les corps en résistance et sur les territoires traversés par la violence et l’effacement. Empêcher l’apparition d’un symbole, en l’occurence celui d’un peuple exterminé par un régime autoritaire revient à nier une part de réalité, cela revient à taire une douleur. L’art, dans son essence n’est pas un espace neutre. Il interroge, dérange parfois, et c’est précisément là que réside sa nécessité. (vifs applaudissements) 


— (Intervention d’un jeune homme)

Nous affirmons que notre travail ne fait l’apologie d’aucune violence, il cherche au contraire à rendre visible les expériences souvent tues apportées aux corps marginalisés, et à ouvrir un espace poétique pour montrer la complexité de notre monde. L’art est un langage, la scène un lieu de liberté  symbolique. Restreindre les signes que les artistes peuvent y déployer revient à réduire cette liberté et à céder à une logique de contrôle politique sur la création. Nous refusons que la peur, la pression ou la neutralisation idéologique viennent restreindre le champ de ce qui peut être dansé. (applaudissements) 

 

— (Intervention d’un jeune homme)

Nous continuerons, avec responsabilité et exigence, à défendre notre liberté artistique, engagée, ouverte au dialogue, et ancrée dans la réalité de notre époque. Et nous remercions encore une fois les jeunes qui, avec nous, ont porté ces quelques mots essentiels. Merci.  (vifs applaudissements) 

mercredi 15 septembre 2021

Danse élargie 21 : acte 2 (avec Smaïl Kanouté et Mellina Boubetra)

Saluts, Never Twenty One de Smaïl Kanouté, Photo Fabien Rivière

Danse élargie 21 se poursuit. La deuxième soirée s'est déroulée hier (dernière ce soir). De bonne tenue encore, avec respectivement Smaïl Kanouté et Mellina Boubetra (pour une présentation du projet général, et de la première soirée, on peut lire notre article Danse élargie 21 : de belles découvertes lors de la première soirée)

Quand on découvre le Never Twenty One de Smaïl Kanouté, 35 ans, plus précisément un extrait de 35 minutes, il peut sembler évident que le chorégraphe vient de Los Angeles (États-Unis), ou de Soweto (Afrique du Sud). Pas exactement, car c'est un Français qui vit à Paris. Les trois interprètes, Aston Bonaparte, Jérôme Fidelin aka Goku et le chorégraphe lui-même sont de solides gaillards noirs, les torses nus et les bras recouverts intégralement d'impressionnants tatouages, des lettres blanches, aux inscriptions énigmatiques. La gestuelle est très graphique, qui mobilise beaucoup les bras, tels des hiéroglyphes. Le plateau est absolument nu. S'agit-il de la cellule d'une prison, d'un entrepôt désaffecté ou d'un nowhere urbain ? 

Dans un premier temps les trois jeunes hommes semblent engager une discussion mystérieuse et silencieuse entre eux, dont la teneur ne nous est pas donnée, dans une certaine solidarité fraternelle. Des voix off donnent à entendre des témoignages poignants et tragiques, en anglais non traduit. À Paris, et plus largement en France, cela signifie que l'on ne comprend pas la teneur précise des propos. C'est un choix assumé de Smaïl Kanouté, qui nous confie : « Je ne veux pas tout donner ». Soit. C'est la distinction entre l'explicite et l'implicite. Entre un chorégraphe qui sait, et le spectateur en partie dépossédé. Il est possible de regretter passer partiellement à côté du réel. Compte tenu de la gravité du sujet, est-ce raisonnable ? 

Dans un second temps, un homme frappe un autre homme à terre, qui serait ainsi mort. Dans la nuit, un téléphone portable semble filmer le cadavre. Puis une lutte s'engage, à l'issue que l'on pressent tout aussi dramatique. Montrer la violence entre Noirs pose question. Comment montrer ? Comment éviter le déjà-vu et les clichés (racistes) ? Existe-t-il un regard (de) Blanc(s) ? C'est une question de cadrage dirait Godard. Smaïl Kanouté remarquait qu'il fallait voir la pièce en entier pour se faire une idée juste de sa création. Certes. Mais il faut pouvoir assumer aussi le sens d'un simple extrait. Par exemple, il fait état « de la grande urgence de création chez les jeunes qui vivent dans des environnements hostiles comme le Bronx, Soweto, les favelas de Rio de Janeiro ou La Goutte d'or à Paris. » Sauf que les ghettos américains sont des territoires constitués exclusivement de Noirs, où aucun Blanc ne pénètre. Le meurtre y est banal, dans l'indifférence des Blancs. Qui sont les grands absents de la pièce. Car ces errances et ces meurtres sont bien le résultat de politiques Blanches (par exemple la suppression des budgets sociaux). Il pourrait être pertinent que Smaïl Kanouté mobilise aussi les sciences sociales, avec par exemple Marx, Bourdieu, Loïc Wacquant, ou William Julius Wilson, ce professeur de sociologie à l'université de Chicago. L'élaboration universitaire n'est pas l'ennemie du sensible. 

Quoiqu'il en soit, il faut voir ce travail, dont on peut se demander si il ne participe pas de l'émergence d'une nouvelle génération de chorégraphes contemporains hip hop qui s'intéresse (enfin ?) au réel, plus précisément aux questions sociales. Rejoignant les questionnements de  l'exceptionnel chorégraphe brésilien Bruno Beltrão, qui aura 42 ans le 19 septembre (La physique des corps de Bruno Beltrão : « Inoah »), et de l'excellent français Iffra Dia (L'art d'Iffra Dia fait du bien).

Saluts, Rēhgma, de MellinaBoubetra et Noé Chapsal, Photo Fabien Rivière

Le Rēhgma de Mellina Boubetra est un duo qu'elle interprète avec Noé Chapsal. Ils dansent de dos, un temps, dans des tremblements prononcés qui suggèrent le trouble psychiatrique. Ce qui n'est sans doute pas l'effet recherché. Depuis trente ans, sauf erreur seule Trisha Brown a dansé (intégralement) de dos, dans If you could't see me, une merveille qui date de 1994, vu en plein air lors du Festival Montpellier danse. Ce soir, on peut penser un temps qu'il s'agit d'une représentation d'anciens du NDT (Nederlands Dans Theater, basé à La Haye, aux Pays-Bas), d'esprit néo-classique (même si on pourra objecter qu'il s'agit d'une compagnie de danse moderne). 
La musique est insistante, très directive. Puis, ils vont mobiliser un piano droit, dans un toucher qui nous a semblé très froid et dur. 
Fabien Rivière
——  Never Twenty One de Smaïl Kanouté : 
— EXTRAIT 35 minutes > Théâtre de la Ville - Théâtre des Abbesses, Paris, Danse élargie 21, 14 et 15 septembre 2021. En savoir +
— VERSION LONGUE 1h > Espace 1789, Saint-Ouen (93), Festival Kalypso, 9 et 10 novembre 2021 20h. En savoir + 
—— Rēhgma de Mellina Boubetra.  

lundi 13 septembre 2021

Danse élargie 21 : de belles découvertes lors de la première soirée

Couverture du programme de Danse élargie 21

Danse élargie est un concours fondé en 2010 par le danseur et chorégraphe Boris Charmatz qui dirige alors le Centre chorégraphe national de Rennes, renommé Musée de la danse, et Emmanuel Demarcy-Mota, le directeur du Théâtre de la Ville à Paris.

Il vise à faire émerger une nouvelle génération de chorégraphes. Il se veut ouvert à « des artistes de toutes les générations et de toutes disciplines. » Tous les deux ans, il présente lors d'un week-end de juin une vingtaine de créations. Le premier jour 20 pièces de dix minutes sont proposées, le second jour dix finalistes demeurent. Le nombre minimum d'interprètes est fixé à trois. Un jury est composé d'artistes, un autre jury de membres du public. Il est gratuit. 

L'édition 2020 n'a pu avoir lieu à cause des restrictions liées au Covid-19. Elle est remplacée par quatre soirées distinctes (payantes, et pas de concours) en septembre 2021. Ainsi, la « soirée Formats courts » ouvre le bal avec sept propositions. Voici donc la 6° édition et les 10 ans de la manifestation. 

Mathilde Rance  Karnaval  
Le public suit les interprètes, et gravit la rue en face du théâtre
jusqu'à la place ombragée Emile-Goudeau
 Place Emile-Goudeau

Ambiance légère, voire festive avec le Karnaval de Mathilde Rance. Sortis par l'entrée du Théâtre des Abbesses, les huit interprètes investissent la cour du théâtre puis gravissent la rue en face, pour atteindre une place, et redescendent. Costumes métalliques, et masques d'animaux. Les enfants adorent, un serveur d'un restaurant voisin sort son portable pour filmer. Cependant, les corps sont un peu raides me semble-t-il.  
(durée : un peu plus de 15 minutes)

Rémi Esterle  Beauté Bâtarde 
Marius Hoël aka Akeron dans Beauté bâtarde, Photo Sonia Blin

Dans Beauté bâtarde, de Rémi Esterle, le jeune mais mature Marius Hoël aka Akeron est saisissant. Cheveux noirs et courts, petite moustache, en jean et sweat-shirt rouge sombre intense. Debout face au public, appuis solides au sol et haut du corps mobile et fluide, il slame puissamment un désarroi, une désorientation, mais une force de vie d'abord. Il possède l'intensité des Bérurier Noir, ce groupe phare de la scène punk et alternative française des années 1980. Un slam qui peut faire ricaner certains (je songe à un avis recueilli après la pièce). Cet art engagé est moqué sinon méprisé par tous ces spectateurs dégagés. Sur le plateau, il y a aussi un couple qui valse, habillé de façon improbable intégralement en jean, comme le petit chaperon rouge, mais en bleu, plutôt effacé. Dans le travail de répétition de la pièce, le jeune homme est censé être « la parole » (simplement cela), le couple « la danse », mais il se trouve qu'en réalité il est la danse, un corps chargé, vivant, quand le couple peut être perçu comme une métaphore d'une certaine danse transparente. La fin est terrible puisque la danseuse pose sa main sur l'épaule du jeune homme comme pour lui intimer l'ordre, dans une position de surplomb, de cesser de bouger et donc d'être, ce qu'il fait. Mais que cette fausse danse ne supporte pas l'autre dans sa différence est tragique, et réaliste.
(durée : 17 minutes)

Julien Grosvalet  Flashlights

En ouverture, est proposé un très beau travail plastique. Chaque interprète a une petite lampe qu'il allume ou ferme, dans la nuit. C'est très efficace. Mais quand la lumière revient, la danse n'est pas vraiment chargée.
(durée : 9 minutes)

Nicolas Barry  Pas de danse 
Saluts, à l'issue de Pas de danse, de Nicolas Barry (à l'extrême-droite)

Debout face au public, Nicolas Barry nous explique qu'il a lu Surveiller et punir, le fameux ouvrage de Michel Foucault paru en 1975, qui examine l'émergence historique de la prison et son organisation. Il dit s'intéresser en réalité à l'architecture des années 70 et à l'urbanisme des villes nouvelles. Il a effectué « des excursions », selon son expression, dans des centres commerciaux, des sorties de métro, et des halls de grandes gares, observant les corps et les visages, leurs tensions. 

Enfin, il souhaite mettre en pratique la page 153 du livre, qui décrit des pas militaires, jadis. Le résultat, dansé par quatre interprètes, se veut drôle et amusant, mais se révèle anecdotique. La logique du projet échappe absolument. 

Plus tard dans la soirée, interrogé pour savoir selon quelle logique on passe de Foucault à l'humour, le chorégraphe, gêné, ne peut répondre, et mettra fin abruptement à la conversation. 
(durée : 9 minutes)

Sudesh Adhana  Untamed Donkeys [Les ânes indomptés] 
Projection du film Untamed Donkeys de Sudesh Adhana

Sudesh Adhana est né en Inde, mais vit à Oslo en Norvège. C'est LE choc de la soirée, à l'effet de sidération absolu. Un écran de projection de la taille de l'ouverture de scène descend des cintres. Un film est projeté. Un plan fixe, — images magnifiques et bouleversantes, — montre un extrait d'une performance dans une rue de Delhi (Inde), devant un public debout. Tous les interprètes portent un masque d'escrime sombre. Des actions simples et répétées. Pour le reste les mots manquent, et on se dit que ce film met à mal, pousse à sa limite extrême un cerveau occidental, qui peut disjoncter face à de telles secousses mentales, sans que l'on puisse expliquer pourquoi, et avec une économie de moyen redoutable. Le budget et les moyens ne sont en effet pas ceux d'un film hollywodien. 
(durée : 13 minutes) 

Laura "Nala" Defretin & Brandon "Miel" Masele  Rave lucid 
Performance (haut) et saluts (bas), Rave lucid
de Laura "Nala" Defretin & Brandon "Miel" Masele
 

C'est la troisième excellente surprise de la soirée : Rave lucid, de Laura "Nala" Defretin & Brandon "Miel" Masele (Miel est le surnom du danseur). Quand on découvre les interprètes, c'est un soulagement : il n'y a pas que des Blancs sur le plateau (c'est un Blanc qui écrit ces lignes). C'est extra-ordinaire en danse contemporaine. Car cette danse électro et hip hop  relève bien de la danse contemporaine. La gestuelle est excellente, précise, chargée, juste, qui accepte la tension, ne l'interdit pas, mais la module, l'oriente, la fait circuler et finalement en joue. C'est une danse apaisante et pourquoi pas thérapeutique. Le seul petit danger est le glissement par moments vers une certaine théâtralité sans paroles (et donc de la psychologie) qui dilue un peu le passionnant et exigeant propos.  
(durée : 10 minutes) 

Brandon "Miel" Masele et  Laura "Nala" Defretin,
Capture d'écran Espaces Magnétiques

Trimukhi Platform  Cooking Stone
 Film, Cooking Stone de Trimukhi Platform 

Film projeté dans la cour du théâtre à la sortie de la salle. À vrai dire, il faudrait pouvoir le revoir en entier, pour donner un quelconque avis. On peut simplement dire que les images, tournées en extérieur et en noir et blanc sont très belles. 

On peut désespérer de la forme concours en général, de son utilité et de son niveau. Mais le programme ce soir fut de qualité. Il n'est pas si fréquent de pouvoir profiter de trois excellentes découvertes.  
Fabien Rivière 
— Soirée Formats courts, Danse élargie 21, 10 septembre 2021, Théâtre de la Ville - Théâtre des Abbesses, Paris, France. En savoir +   

— PHOTOS Fabien Rivière, sauf deux exceptions indiquées.

— NOS ARTICLES :
— Sur la 4° édition en 2016 > Danse élargie entre Danse de surface et Danse du monde 
— Sur la 3° édition - 2014 > ICI   
— Sur la 1ère édition - 2010 > Le concours Danse élargie en photos 

vendredi 16 octobre 2020

La vitesse de Fabrice Lambert (« Seconde nature »)

Seconde nature, de Fabrice Lambert, Capture d'écran Espaces Magnétiques 
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Avec Seconde nature, vu hier soir au Théâtre de la Ville - Théâtre des Abbesses à Paris, Fabrice Lambert nous propose une œuvre d'une maturité inquiète mais nécessaire et courageuse. 

Les interprètes se déplacent constamment dans une nuit profonde éclairée artificiellement, et ne verront jamais le jour. L'espace est vide mais saturé d'une musique puissante et stellaire, avec un passage vers la techno à mi-parcours, et rempli jusqu'à la gueule de flashs stroboscopiques redoutables. Ils dansent souvent devant un mur d'images tout aussi artificielles, irréelles et saturées. On perçoit une existence qui se déploie dans un environnement gelé et hostile où le danseur - citoyen a cependant la puissance d'un brise-glace. 

On se demande comment ils font pour tenir. On voudrait s'approcher paisiblement, leur parler tranquillement, leur demander ce qui ne va pas, essayer de comprendre la situation, leur situation. On voudrait arriver à les faire au moins ralentir un peu ce flot, ce flux de folie. On rêve même de les faire stopper, d'arriver à les extraire de cet enfer terrestre. Grande naïveté certes.  

Ils ont la santé, comme l'on dit, et une singulière capacité de résistance. Jamais ils ne flanchent, ne soufflent, ne manifestent une quelconque fatigue ou lassitude. Jusqu'à une surprise finale, de taille. Inévitable finalement. Il n'est pas sûr qu'ils se posent beaucoup de questions. Il n'est pas sûr qu'ils le peuvent, pris sinon emportés par la vie. 

Ils sont quatre. Ils ne cessent de se croiser mais ne se rencontreront jamais. On ne peut pas vraiment appeler cela un collectif. Il n'y aura pas de prise de conscience, de questionnement, de protestation, de contestation de cet ordre terrestre. La contradiction n'est qu'apparente : on peut être ultra passif tout en étant ultra actif. C'est une tragédie sans pathos qui n'est pas sans élégance, vue le jour qui suit l'annonce de l'instauration d'un couvre-feu en France*.
Fabien Rivière
* Applicable de 21h à 6h pour six semaines, voir plus, à partir de samedi, dans neuf métropoles, soit 20 millions de français. 

Seconde nature, Théâtre de la Ville - Théâtre des Abbesses (Paris), du jeudi 15 au dimanche 18 octobre 2020. En savoir +